Takeuchi Seihô : un des Maître de la Peinture Japonaise moderne

Dans le monde de la peinture japonaise, Takeuchi Seihô (1864-1942) est une figure incontournable. Représentant de l’école nihonga (peinture japonaise par opposition à la peinture occidentale), il a su marier avec subtilité les techniques classiques de son époque et une sensibilité personnelle qui le rend unique. Dans cet article, nous allons explorer l’univers de cet artiste exceptionnel, ainsi que l’impact qu’il a eu sur l’art japonais.

TAKEUCHI Seihô, Chat tigré (Madaraneko), couleurs sur soie, 1924, Yamatane Art Museum, Tôkyô.

Un Artiste au Croisement des Époques

Takeuchi Seihô est né à Kyoto en 1864, à une époque où le Japon traversait des bouleversements majeurs, notamment l’ère Meiji qui voyait l’ouverture du pays au monde extérieur. Malgré cette modernisation rapide, Seihô s’est profondément attaché aux racines de la peinture traditionnelle japonaise, qu’il a étudiée au sein de la célèbre école de peinture de Kyoto, l’Académie de Peinture de Kyoto. Son mentor, Hashimoto Gaho, était l’un des plus grands maîtres de son temps et une figure de proue du mouvement nihonga, une réponse au défi de l’art occidental tout en préservant les traditions japonaises.

Un Maître de la Nature

Seihô est surtout reconnu pour sa représentation minutieuse et poétique de la nature. Les animaux, les oiseaux et les plantes sont les sujets de prédilection de l’artiste. Sa capacité à rendre la beauté de la faune et de la flore avec une précision quasi photographique est l’une des caractéristiques qui distingue son œuvre. Mais au-delà de la technique, c’est l’émotion qu’il parvient à transmettre à travers ses représentations de la nature qui touche profondément le spectateur.

L’un des éléments les plus fascinants dans son travail est sa capacité à saisir des instants fugaces de la vie animale. Ses oiseaux sont souvent montrés dans des poses naturelles et animées, loin des poses figées que l’on trouve dans beaucoup de représentations traditionnelles.

Neige de printemps illustre à merveille son approche délicate de la nature. Cette œuvre met en scène un corbeau perché sur la proue d’un bateau, sous une chute de neige fine. Le choix du corbeau, un oiseau souvent associé à la solitude et à la persévérance dans l’imaginaire japonais, ajoute une dimension symbolique forte à la scène.

TAKEUCHI Seihô, ‘Neige de printemps’ (Shunsetsu), encre et couleurs sur soie, 1942, National Museum of Modern Art, Kyōto

Le contraste entre le plumage sombre de l’oiseau et la blancheur des flocons met en valeur la maîtrise des nuances et des textures chez Seihô. Le corbeau, légèrement voûté, semble contempler le paysage enneigé, donnant à l’ensemble une atmosphère de silence et de mélancolie. L’interaction subtile entre la rigidité de la proue du bateau et la souplesse du corps de l’oiseau, dans cette position particulière, renforce l’impression réaliste d’un moment suspendu entre mouvement et immobilité.

Seihô joue aussi avec l’espace négatif, laissant une large part de la composition vide, ce qui accentue la sensation de froid et d’immensité silencieuse. Cette utilisation du vide est typique de la peinture japonaise traditionnelle, où l’absence d’éléments superflus permet de focaliser l’attention sur l’essence du sujet.

Avec Neige de printemps, Takeuchi Seihô démontre une fois de plus son talent pour saisir l’instant, transformant une scène du quotidien en une œuvre empreinte de poésie et de contemplation.

TAKEUCHI Seihô, Poissons et fruits d’automne (Gyohi yama hate juku), couleurs sur soie, 1925, Adachi Musuem of Arts.

Une Maîtrise Technique Exceptionnelle

Seihô était également reconnu pour sa maîtrise des techniques de peinture. Dans ses œuvres, il utilise souvent de l’encre et des pigments minéraux traditionnels, mais il applique une touche de modernité dans ses compositions, en jouant avec des espacements et des éclairages peu conventionnels pour l’époque. Par exemple, dans certaines de ses peintures de fleurs ou de paysages, il parvient à capturer la lumière de manière subtile, créant un contraste doux entre l’ombre et la lumière.

Deux techniques, deux ambiances, deux paysages

1. Pink Fuji

Dans Pink Fuji, Takeuchi Seihô capture un moment fugace et presque irréel où le Mont Fuji se pare d’une teinte rosée, évoquant l’aube ou le crépuscule. Le Mont Fuji, figure emblématique du Japon et sujet récurrent dans l’art japonais, est ici traité avec une approche délicate et subtile.

TAKEUCHI Seihô, “Pink Fuji” (Beni Fuji), gravure sur bois en couleur, 1937, Collection of Seihō’s Masterwoorks (Seihō ippin shū).

Ce qui frappe immédiatement dans cette œuvre, c’est la douceur des couleurs utilisées. Seihô emploie des dégradés subtils de rose et de bleu pour représenter le jeu de la lumière sur les pentes enneigées du Fuji. Cette teinte rose donne une impression de sérénité et de légèreté, contrastant avec la majesté imposante de la montagne.

La composition est à la fois simple et évocatrice : le Mont Fuji domine la scène, isolé dans un espace presque vide, renforçant ainsi son caractère sacré et intemporel. Seihô a su exploiter la technique du vide, un principe fondamental de la peinture japonaise, pour donner une impression de grandeur et de mystère.

Par cette œuvre, l’artiste ne cherche pas seulement à représenter fidèlement la montagne, mais aussi à capturer une atmosphère et une émotion. Le spectateur se retrouve face à une image qui évoque à la fois la tranquillité, l’éphémère et le respect de la nature.

2. Pin vert et château

L’œuvre Pin vert et château (青松城, Seishôjô) de Takeuchi Seihô illustre un paysage dominé par un majestueux pin au premier plan, tandis qu’en arrière-plan, un château se dessine à travers une brume légère. Ce contraste entre la présence imposante de l’arbre et la silhouette évanescente du château donne à la composition une dynamique subtile entre solidité et évanescence.

TAKEUCHI Seihô, Pin vert et château (Seishôjô), couleurs sur soie, avant 1942.

Le pin, rendu avec des coups de pinceau à la fois précis et spontanés, traduit la force et la résilience de cet arbre souvent associé à la longévité dans l’iconographie japonaise. Son tronc noueux et ses branches aux aiguilles denses montrent l’expertise de Seihô dans l’art du sumi-e et du nihonga, où la peinture ne cherche pas seulement à reproduire la nature, mais à en capter l’essence.

Le château, en arrière-plan, semble presque irréel. Dissimulé dans la brume, il évoque les estampes japonaises du XIXe siècle où les paysages sont souvent enveloppés d’une atmosphère vaporeuse. Ici, la brume joue un rôle central, non seulement en apportant une profondeur spatiale, mais aussi en créant une sensation de rêve ou de souvenir lointain.

La composition repose sur un équilibre subtil entre présence et absence, entre matière et vide, où chaque élément semble dialoguer avec l’espace environnant. Cette approche rappelle la philosophie esthétique japonaise du yohaku no bi (la beauté du vide), où ce qui n’est pas peint est aussi important que ce qui l’est.

Comparaison entre Pink Fuji et Pin vert et château

Ces deux œuvres de Takeuchi Seihô offrent une vision contrastée de son art, oscillant entre peinture traditionnelle et impression imprimée.

AspectPink FujiPin vert et château
TechniqueImpression sur soie (ou papier)Peinture Nihonga (sumi-e et pigments)
CompositionPaysage stylisé et épuréPaysage plus détaillé avec jeux de texture
Éléments dominantsMont Fuji rose dans un ciel clairPin imposant et château voilé dans la brume
CouleursTeintes douces, dominées par le rose et le beigeContrastes plus marqués entre vert profond et gris brumeux
AmbianceOnirique, paisible et épuréeMélancolique, mystérieuse et intemporelle
Utilisation de l’espaceCiel dégagé, focus sur la silhouette du FujiSuperposition de plans, jouant sur la profondeur

Alors que Pink Fuji mise sur une esthétique minimaliste et presque symboliste, où la montagne devient une icône intemporelle, Pin vert et château privilégie une approche plus immersive, jouant avec les textures et la matérialité de la peinture pour évoquer une atmosphère.

La grande différence entre ces œuvres réside dans leur technique : Pink Fuji étant une impression, elle reflète un style plus épuré et graphique, tandis que Pin vert et château, peint à la main, exploite la richesse du geste pictural et la subtilité des dégradés d’encre et de pigments.

Là où Pink Fuji tend vers l’abstraction et l’épure, Pin vert et château s’inscrit dans la tradition picturale japonaise du paysage méditatif, où le regard se perd entre les détails de l’arbre et la douceur du lointain.

Ces deux œuvres témoignent ainsi de la polyvalence de Takeuchi Seihô, capable d’exceller aussi bien dans l’art de l’estampe que dans la peinture plus expressive et texturée du nihonga.

L’Héritage de Seihô

L’héritage de Takeuchi Seihô reste aujourd’hui encore très influent dans l’art japonais. Son respect de la tradition et sa capacité à interpréter la nature avec une telle délicatesse ont inspiré de nombreux artistes de la période Showa et au-delà. De plus, ses œuvres continuent d’être exposées dans des musées prestigieux, tels que le Musée national de Tokyo, et sont admirées tant par les passionnés de nihonga que par ceux qui découvrent cette forme d’art.

Takeuchi Seihô a prouvé qu’il était possible de renouveler les pratiques artistiques tout en restant fidèle aux traditions. Son œuvre reste un modèle de beauté et de respect de la nature, et il continue de fasciner ceux qui cherchent à comprendre l’âme du Japon à travers l’art.


Sources


(C) Le Japon avec Andrea

Les Arbres dans l’Art Japonais : Entre Esthétique et Spiritualité

L’arbre occupe une place essentielle dans l’art japonais, à la fois comme élément esthétique et symbole philosophique. Dans les estampes ukiyo-e, il joue un rôle central en structurant l’espace, en guidant le regard du spectateur et en incarnant des notions spirituelles comme le wabi-sabi (l’acceptation de l’impermanence et de l’imperfection). Cet article explore la représentation des arbres dans l’art japonais à travers des œuvres emblématiques de grands maîtres comme Hokusai et Hiroshige, en mettant en lumière leur importance dans la composition, la perspective et l’expression de la spiritualité.


1. Les arbres comme protagonistes dans les estampes ukiyo-e

Dans les estampes ukiyo-e, les arbres sont bien plus qu’un simple décor : ils sont souvent les véritables protagonistes des scènes représentées. Les maîtres de l’estampe ont su leur donner une présence vivante et expressive, leur conférant une force symbolique qui dépasse leur simple fonction esthétique.

C’est particulièrement frappant dans certaines œuvres d’Utagawa Hiroshige, où l’arbre capte toute l’attention du spectateur. Dans Le pin de la lune à Ueno (Ueno Yamauchi Tsuki no Matsu, 1857, n°89 de Cent vues célèbres d’Edo), un majestueux pin se dresse au premier plan, ses branches incurvées formant un cadre naturel qui guide le regard vers le paysage lointain. Symbole de force et d’immortalité dans la culture japonaise, ce pin séculaire semble veiller sur la ville endormie sous la lumière du crépuscule. Ce pin devenu centre du tableau prend toute la place et relègue au second plan le vrai centre d’attraction de l’estampe qui est le sanctuaire de Benten que l’on distingue à peine dans coin inférieur droit de l’image. Ce qu’encadre le pin est en réalité le quartier de résidence des daimyô.1

Un autre pin, tout aussi impressionnant, occupe le centre de la composition dans Le pin pour suspendre une armure à Hakone (Hakone Sanchū Yoroikake no Matsu, 1855, n°26). Accroché aux reliefs escarpés de la montagne, ce pin légendaire, nous raconte une histoire légendaire : celle du guerrier Hachimantaro Yoahiie (1041-1108), grand capitaine de l’armée japonaise à la fin de l’époque Heian (794-1185), qui pourchassant le rebelle Abe-no Sadato (1019-1062), s’arrêta sur cette colline et enleva son armure qu’il suspendit aux branches du pin.2 A l’époque de Hiroshige, ce pin était déjà connu pour ses dimensions extraordinaires (une vingtaine de mètres de hauteur et une largeur qui pourrait “contenir un boeuf entier”), mais Hiroshige ne s’intéresse pas à la précision documentaire et adapte la forme de l’arbre. Il le représente plus fin et lui donne une courbe où l’on peut voir un crochet, rappelant ainsi subtilement la légende associée à cet arbre.3 Le pin domine la partie centrale de la composition tandis que voguent plusieurs voiliers sur l’eau calme de la baie d’Edo. Sous les pins on aperçoit des voyageurs empruntant la fameuse route du Tôkaidô reliant Edo à Kyoto. Chacun vaque à ses occupations sous la présence imposante et rassurante du pin légendaire.

Un troisième exemple, peut-être l’un des plus célèbres, avec Le jardin de pruniers à Kameido (Kameido Ume Yashiki, 1857, n°30), où un prunier aux branches noueuses s’impose au premier plan. Connu sous le nom de Garyûbai (« prunier du dragon couché »), il étire ses rameaux fleuris dans une composition audacieuse, emplissant presque toute l’image. Avec ses fleurs délicates contrastant avec son tronc tourmenté, il incarne la résilience et le renouveau, une symbolique chère à l’esthétique japonaise. Cet arbre n’a pas survécu à l’inondation de 1880, mais on y trouve encore une stèle commémorative. Cette estampe est connue pour avoir influencé Vincent Van Gogh et avec lui l’art occidental, grâce à sa composition et à son rythme émotionnel considéré comme typiques de l’art japonais.4

À travers ces œuvres, Hiroshige donne aux arbres une véritable présence vivante : plus que de simples éléments du paysage, ils deviennent des témoins du temps, porteurs de mémoire et de symboles profonds.

  1. OUSPENSKI Mikhail, Hiroshige, Cent vues d’Edo, éd. Parkstone Press International, New York, 2008, p.195.
  2. Ibid, p.68.
  3. Idem.
  4. Ibid, p.76..

2. L’arbre, un élément d’équilibre et de perspective

L’art japonais accorde une importance primordiale à l’équilibre des formes et des espaces, et les arbres jouent souvent un rôle clé dans la structuration des compositions. Ils servent à organiser la perspective, à orienter le regard du spectateur et à créer un dialogue visuel entre les différents éléments du paysage. Les arbres sont souvent bien plus que de simples éléments du décor : ils participent activement à la construction de l’espace et à l’ambiance de la scène.

Dans l’estampe Le lac Suwa dans la province de Shinano (Shinshū Suwa-ko), oeuvre issue de la série Trente-six vues du mont Fuji de Katsushika Hokusai, en est un exemple frappant. Au premier plan, un arbre massif aux branches puissantes et torturées s’étire en diagonale, encadrant la vue sur le lac et sur les montagnes en arrière-plan. Son tronc robuste et ses feuillages épars créent un contraste avec la douceur des eaux et la tranquillité du mont Fuji, visible au loin. Cet arbre joue un rôle fondamental dans la composition : il sert à guider le regard du spectateur à travers l’image, tout en ajoutant une profondeur et une dimension sculpturale à la scène. Jouant sur la diagonale et l’effet de symétrie, Hokusai s’assure que le spectateur voie toute l’image et pas seulement le Mont Fuji. À travers cette œuvre, Hokusai met en évidence la puissance de la nature et son interaction avec le paysage, transformant l’arbre en un élément structurant et narratif au cœur de la composition.

Dans Pluie soudaine à Shono (Shono haku-u), une planche issue de la série Les cinquante-trois stations du Tôkaidô (1833–1834) d’Hiroshige, les arbres bordant la route accentuent la dynamique du vent et de la pluie tout en suggérant la profondeur grâce au traitement des couleurs. S’effaçant petit à petit, avalés par les torrents de pluie, les branches penchées des arbres donnent l’impression que les voyageurs luttent contre les éléments, renforçant l’aspect narratif et émotionnel de l’image. Ici, l’arbre devient un indicateur du climat et participe à la narration visuelle, un procédé fréquemment utilisé dans l’ukiyo-e.


3. L’arbre et le concept de wabi-sabi

Dans la philosophie japonaise, l’arbre est souvent associé au wabi-sabi, cette esthétique qui célèbre la beauté de l’imperfection et de l’éphémère. Les saisons, qui transforment le paysage, sont un élément clé de cette vision du monde, et les arbres en sont les principaux témoins.

Dans Les érables rouges à Mama près du sanctuaire Tekona-no yashiro et le pont Tsugihashi (Mama no Momiji Tekona no yashiro Tsugihashi, n°94 de Cent vues célèbres d’Edo, 1857) Hiroshige capture l’automne dans toute sa splendeur avec des érables flamboyants dominant la scène. Leurs feuillages écarlates contrastent avec le pont en bois et la rivière en contrebas, créant une composition vibrante et immersive. Ces érables ne se contentent pas d’apporter une touche de couleur : ils sont les véritables protagonistes de l’image, symbolisant le changement inéluctable des saisons et la beauté éphémère de la nature. Ici l’évocation est aussi poétique car le sanctuaire Tekona-no yashiro et toute la région alentours sont associés à une légende citée dans le Man’yoshuû (première anthologie poétique japonaise du milieu du VIIIe siècle). Une jeune paysanne à la beauté renversante ne pouvant plus supporter d’être la cause de querelle entre les hommes honorables finit par se jeter à l’eau près de sa maison à Mama. Un temple fut érigé non loin de là au XVIe siècle.1 L’interprétation au premier et au second degré de cette oeuvre renforce sa puissante évocation du concept de wabi-sabi et invite le spectateur à vivre l’instant présent.

D’un autre côté, Cerisiers en fleurs le long de la rivière Tama-gawa (Tamagawa tsutsumi no hana, n°42 de Cent vues célèbres d’Edo, 1856) célèbre la douceur du printemps. Hiroshige représente une rangée de cerisiers en pleine floraison, bordant paisiblement la rivière Tama. Le regard du spectateur suit la courbe délicate des arbres, dont les branches alourdies par les fleurs semblent caresser le ciel. Ces cerisiers en fleurs incarnent la fragilité et la splendeur fugace de la vie, une thématique profondément ancrée dans la culture japonaise et illustrée chaque année par le hanami, la contemplation des cerisiers en fleurs. Au delà de sa splendeur et de sa popularité, le cerisier en fleurs est donc un élément socio-culturel fondamental. Ici, le quartier représenté est celui de Shijuku qui à l’époque de Hiroshige était un des quartiers les plus animés d’Edo et l’occasion de parties de plaisir en plein air privilégiées. Cet aspect est représenté par les différents personnages flânant le long du fleuve, profitant ainsi de la beauté éphémère des fleurs mais aussi de la vie elle-même.2

À travers ces estampes, Hiroshige ne se contente pas de représenter la nature : il en saisit la poésie et la temporalité, transformant les arbres en de véritables narrateurs du temps qui passe tout en célébrant la beauté éphémère de la nature.

  1. OUSPENSKY, p.204.
  2. Ibid, p.100.

Les arbres dans l’art japonais ne sont pas de simples éléments décoratifs, mais des acteurs à part entière des compositions. Ils structurent l’espace, expriment des émotions et véhiculent des concepts philosophiques et spirituels profonds. À travers les estampes d’Hokusai et d’Hiroshige, nous voyons comment les arbres participent à l’équilibre esthétique des images, tout en reflétant des notions aussi variées que l’impermanence des saisons, la contemplation silencieuse et la connexion entre l’homme et la nature.

……………….

(c) Le Japon avec Andrea

Les oies sauvages dans l’art japonais

Un de mes souvenirs les plus forts de mon premier voyage au Japon fut l’apparition de ces oiseaux et leur V reconnaissable, dans le ciel de Kyoto en octobre 2009. Pourquoi les oies sauvages? Parce que durant mes études en art japonais, j’ai eu l’occasion de la croiser souvent cette figure de l’oie sauvage. Elle est très présente, notamment dans la série “Les huit vues de Ômi” (Ōmi hakkei, 近江八景) de Ando Hiroshige.

Il en a réalisées plusieurs, toutes les plus audacieuses les unes que les autres d’un point de vue graphique et de composition. Tout comme les célèbres séries d’estampes “Les cinquante-trois stations du Tôkaidô” du même artiste ou “Les trente-six vues du mont Fuji” de Hokusai, ces images avaient pour but de faire voyager le lecteur ou de le renseigner en cas de déplacement sur les choses à ne pas manquer durant son trajet.

Ainsi les huit vues d’Òmi montrent toujours les huit mêmes vues :

  1. Temps clair à Awazu (Awazu seiran, 粟津晴嵐)
  2. Lune d’automne au temple Ishiyama (Ishiyama shūgetsu, 石山秋月)
  3. Les oies descendant à Katada (Katada rakugan, 堅田落雁)
  4. Nuit pluvieuse à Karasaki (Karasaki yau, 唐崎夜雨)
  5. Soleil du matin à Seta (Seta sekishō, 勢田夕照)
  6. Neige au crépuscule sur le Mont Hira (Hira bosetsu, 比良暮雪)
  7. Evening Bell at Miidera Temple (Mii banshō, 三井晩鐘)
  8. Retour au port à Yabase (Yabase kihan, 八橋帰帆)

Le talent et la virtuosité de l’artiste feront le reste.

La force des artistes japonais réside souvent dans leur capacité à reproduire dix fois le même thème avec toujours un point de vue différent, une prouesse graphique ou une audace spatiale qui rend chaque œuvre unique et digne d’intérêt.

La vue qui nous intéresse est évidemment la 3e, “Les oies descendant à Katada”. Katada est une petite ville côtière sur le lac Biwa (le plus grand lac du Japon, au nord de Kyoto) où les oies sauvages ont l’habitude de faire escale en automne.

Voici deux exemples d’œuvres sur ce thème réalisées la même année par Hiroshige :

Ando Hiroshige, Les huit vues d’Òmi, Oies descendant sur Katada, format yotsugiri (19.5 x 13.25 cm), ~1834-35.
Ando Hiroshige, Les huit vues d’Ômi, Oies descendant sur Katada, format ôban horizontal (39 x 26.5 cm), 1834-35 (Tenpō 5-6).

La différence de qualité s’explique par le type de commande. Si la première œuvre semble moins soignée, c’est qu’elle fait le quart de la taille de celle du dessous et que probablement les moyens de production étaient eux aussi réduits. La première œuvre était probablement un équivalent à la carte postale d’aujourd’hui, une image souvenir qu’on pouvait se procurer à moindre coûts dans les foires, chez les marchands de livres ou sur les lieux de passage. Tandis que la deuxième, plus luxueuse, entre dans la catégorie des nishiki-e (“image de brocard”, 錦絵), c’est à dire des estampes soignées coûteuses, commandées par de riches amateurs.

La règle d’or de ces séries d’estampes étaient de divertir, voire de surprendre. L’idée était que les amateur, selon leurs moyens, se procureraient la série entière si les œuvres sont assez originales. Encore plus lorsqu’il s’agit de commandes privées par de riches marchands. Ils espèrent épater la galerie et surprendre leurs amis lors de réunion entre amateurs éclairés. L’audace et l’originalité sont donc au cœur de la production de ces images.

Ando Hiroshige, Les huit vues d’Ômi, La baie de Katada (Katada no ura, 堅田の浦), format aiban horizontal (35 x 23.5 cm), 1852.

Des artistes comme Hiroshige ou Hokusai ont su prendre parti de cette situation et il nous pouvons encore aujourd’hui sentir vibrer les lignes et les couleurs de chaque composition.

(C) Le Japon avec Andrea

Papillon et pivoine, où comment les insectes peuplent les images à l’époque Edo (1/3).

Les insectes font l’objet d’une catégorie spéciale dans l’art chinois et japonais, celle des kusamushi-e (草虫絵) ou “Herbes et insectes”.

Depuis aussi loin qu’on se souvienne, les insectes ont sans cesse été observés, recensés, collectionnés puis peints ou gravés. Tout comme dans la catégorie des kachô-e (花鳥絵) “Fleurs et oiseaux”, où chaque espèces d’oiseaux est associée à une fleurs, ici, chaque insecte est associé à une herbe ou plante.

Comme le printemps s’en vient, aujourd’hui je te parle de papillon.

papillon chô

Le papillon est souvent associé à la pivoine, car tous deux représentent la longévité :

La pivoine pour son nom chinois meoutan qui comporte le mot tan (cinabre), drogue d’immortalité qui l’associe au phénix1. Le papillon pour le jeu de mot avec le terme “septuagénaire”, tout deux se disant t’ie.2 Par association, ces deux motifs ensemble sont devenu le symbole porte-bonheur de longévité.

Au Japon, la papillon est aussi un esprit voyageur qui peut annoncer une visite ou la mort d’un proche. Par extension, la rencontre avec un papillon blanc est perçu dans la croyance populaire comme la visite de l’âme d’un défunt.

Les représentations du thème des “herbes et insectes” sont ainsi des images véhiculant des messages symboliques et font le délice des amateurs lettrés qui sauront les déchiffrer.

Dans ce contexte, les estampes nishiki-e (錦絵, litt. “image de brocard”) étaient des supports privilégiés. Ce sont effectivement des œuvres luxueuses destinées à un public de riches amateurs, mettant en avant les prouesses de composition des artistes mais aussi le talent des imprimeurs tout en jouant sur les effets de mode.

  1. CHEVALIER Jean, GHEERBRANT Alain, Dictionnaire des symboles, éd. Robert Laffont et éd. Jupiter, Paris, 1982, p.762.
  2. Ibid, p.728.
Utagawa Hiroshige, Papillon et pivoines, estampe nishiki-e, encre sur papier, format chûban vertical, époque Edo, MFA Boston.)

Ici un magnifique exemple de Hiroshige dans un format vertical. Les pivoines délicatement colorées répondent à un papillon plutôt terne qui permet ainsi de ne pas saturer l’image. La composition simple et efficace de cette estampe ravi le spectateur qui se sent transporté en Chine.

La touche chinoise est encore accentuée par l’inscription en haut à gauche, imprimé dans une police particulière.


牡丹花福貴者也

Botange fukisha nari

“bénédiction de la fleur de pivoine” *

Répondant à la signature en bas à droite, ces deux inscriptions encadrent l’image harmonieusement et créent un jeu visuel délicat.

*traduction non vérifiée… je ne parle pas chinois ( ^-^ ).

Voici un deuxième exemple où on retrouve cette association du papillon et de la pivoine. Il s’agit cette fois d’une œuvre de Katsushika Hokusai.

Katsushika Hokusai, Papillon et pivoine, estampe nishiki-e, entre 1830 et 1850.

Ici les pivoines sont plus présentes, comme si Hokusai nous invitait à découvrir son jardin. Le spectateur peut imaginer plonger sa main dans le buisson et sentir le parfum envoutant des pivoines. Chez Hiroshige il s’agissait plus d’une image voulue synthétique, représentative d’un message symbolique. Ici les symboles sont tout aussi présents, mais donne l’illusion d’une plus grande intimité entre image et spectateur.

J’aime bien aussi le traitement du papillon qui nous montre un point de vue particulier puisque l’artiste a choisi de nous montrer les ailes vues de dessus, selon un angle peu évident.

Je termine avec un poème de Bashô :

物好や匂わぬ草にとまる蝶

monozuki ya niowanu kusu ni tomaru chô

.

un papillon se pose

sur une herbe sans odeur

curiosité

.

Dans mon prochain article j’aborderai l’influence occidentale dans la perception et la représentation des insectes dans les œuvres de l’époque Edo.

………………………………..

Lors de ma boutique popup “Un air de printemps”, les papillons seront aussi à l’honneur. Ne manque pas ces prochaines dates d’ouverture : 17 au 23 avril 2023. Ça se passera dans l’onglet “boutique”.

Je suis bien impatiente de te faire découvrir mes nouveaux motifs printaniers et mes produits spécialisés autour du haiku et du japonais!

Un vent de changement souffle sur Des Expos en Folie…

Des Expos en Folie avait pour mission profonde de vous faire découvrir les musées autrement… or, la situation sanitaire cumulée à d’autres réalités de ma condition d’indépendante rend les visites au musée compliquées. Dès lors, il m’a fallu une certaine gymnastique mentale intense pour essayer de garder des liens avec l’ancienne version de moi-même. et ce avec plus ou moins de succès

Aujourd’hui tout est plus clair et plus simple.

Je dois me consacrer au lancement de mon nouveau projet : “Le Japon avec Andréa”, où je propose des cours de langue pour préparer votre voyage au Japon, des webinaires gratuits pour vous encourager à rêver votre Japon, des conférences en ligne pour vous permettre de découvrir ou redécouvrir la richesse de la culture nippone, le tout sans les contraintes que je m’imposais toute seule jusque-là. C’est encore un peu le chantier, mais c’est un chantier passionnant et motivant…

Je vous avouerai que ces derniers mois ont été riches de révélations sur mon moi profond et sur ce que je désire vraiment. Durant les 4 dernières années où j’ai monté mon activité indépendante, j’ai beaucoup travaillé, me suis remise en question 1 million de fois et au final je me suis totalement épuisée. Aujourd’hui je suis capable de le voir et d’en tirer des conclusions… pour moi, pour mon entreprise et au final pour vous aussi !

De manière concrète, qu’est-ce que ça veut dire?

Pour vous rien ne change vraiment vu que j’ai déjà opéré un changement dans mes contenus depuis avril dernier. Les conférences en ligne sur l’art et la littérature japonaise continuent, les ateliers créatifs autour de Hokusai et du haiku continuent et “Le livre du mois” continue pour ceux qui sont inscrits à l’autre liste de diffusion. Ce qui change c’est l’enveloppe. Dès le mois prochain vous recevrez la newsletter via “Le Japon avec Andréa”. Dès le mois prochain, il y aura plus de contenu lié au voyage, au rêve, au plaisir de découvrir, mais aussi du contenu lié à la langue japonaise et pourquoi votre vie n’en sera que meilleure si vous vous y mettez ! (oui, je sais, pas de pression…)

En résumé, Des Expos en Folie (les activités en lien avec l’histoire de l’art et les ateliers créatifs) continuera de vivre à travers la nouvelle forme que prend mon entreprise, elle n’en sera simplement plus le focus.

“Le Japon avec Andréa” propose de vivre le Japon au quotidien ou en tout d’essayer! A travers cette évolution de forme et de contenu, je renoue pleinement avec ma passion pour le Japon, sa langue, sa culture et oui, je m’éclate complètement! Je réalise surtout à quel point je me suis éloignée (plus ou moins consciemment) de ce domaine où mon cœur  et mon âme me ramènent enfin.

Si la nouvelle direction que prend mon chemin ne rejoint pas le vôtre, si vous sentez que vous avez besoin d’autre chose ailleurs, je comprends tout à fait et vous dis bonne route! Si au contraire vous êtes curieu.se.x ou que quelque part mes mots vous ont touché même si ce n’est pas encore très clair, alors restez encore un peu !

Le premier événement organisé sous mon nouvel emblème aura lieu le jeudi 21 octobre 2021 entre 12h et 13h. Il s’agit d’un webinaire gratuit où nous aborderons les”6 étapes pour préparer son voyage au Japon*. Je me réjouis vraiment de vous y retrouver si le coeur vous en dit.

Je découvre le webinaire gratuit !

Je vais m’arrêter là pour aujourd’hui. Si vous avez des questions je me ferais une joie d’y répondre.

Allez ! On part au Japon ensemble!

Un livre… une œuvre #20

Pour notre 20e opus “Un livre/Une œuvre” en collaboration avec Cyclolittérature, nous vous emmenons dans les vallées enneigées du Japon. C’est un peu hors saison mais qu’importe, la magie des flocons de neiges, entre arts, sciences et littérature saura vous convaincre!

Bonne lecture!

Fichier à lire ou à télécharger : PDF ICI

www.desexposenfolie.ch

www.baladesavelo.ch

#desexposenfolie, #cyclolittérature, #unlivreuneoeuvre, #littérature, #art, #plaisirdelire, #Hiroshige, #évasion, #mai2021, #neige, #étienneghys, #lapetitehistoireduflocondeneige, #flocondeneige,

Image : Andô Hiroshige, Le pont Taïkôbashi et la colline Yunihooka à Meguro, in la série «Cent vues célèbres d’Edo», planche n°111, estampe ukiyo-e,1856-1858.

Un livre… une œuvre #19

Pour ce nouvel opus “Un livre/Une œuvre” en collaboration avec Cyclolittérature, nous vous emmenons sur les traces de la couleur bleue dans les œuvres de Rembrandt.

Entre réalité et fiction, il n’y a qu’un pas… Joyeuses découvertes!

Fichier à lire ou à télécharger : PDF ICI

www.desexposenfolie.ch

www.baladesavelo.ch

#desexposenfolie, #cyclolittérature, #unlivreuneoeuvre, #littérature, #art, #plaisirdelire, #rembrandt, #évasion, #avril2021, #bleu, #jörgkastner, #lacouleurbleue,

Image : Rembrandt van Rijn, Minerva in Her Study (Minerve dans son étude), huile sur toile, 1635, The Leiden Collection, Pays-Bas.