Le Mont Fuji : Un Symbole Immortel dans la Culture et l’Art Japonais

Le Mont Fuji, emblème national du Japon, se dresse majestueusement au-dessus du pays, son sommet souvent coiffé de neige. Ce volcan sacré, qui culmine à 3 776 mètres, est un symbole puissant de la beauté naturelle, du spirituel et de l’identité japonaise. Depuis des siècles, il est au centre des croyances, des mythes et de l’art japonais. Cet article explore la place centrale du Mont Fuji dans la culture japonaise et son impact sur les artistes, avec des exemples d’œuvres emblématiques de Hokusai, Hiroshige et Takeuchi Seiho.

Hokusai, Le Fuji reflété dans le lac à Misaka dans la province de Kai, planche 46, vers 1830.

L’Importance du Mont Fuji dans la Culture Japonaise

Le Mont Fuji, surnommé Fujisan en japonais, est une montagne sacrée et un objet de vénération dans le shintoïsme. Selon la légende, il abriterait un esprit divin, et les pèlerins ont longtemps escaladé la montagne pour accomplir des rituels spirituels. Dans les mythes japonais, le Mont Fuji est parfois lié à des divinités féminines, symbolisant la pureté et la beauté. Cette montagne est également associée à des concepts tels que la persévérance, l’harmonie avec la nature et la sagesse intérieure.

De plus, le Mont Fuji est un sujet récurrent dans les arts japonais, et de nombreux artistes ont cherché à capturer sa majesté et sa symbolique, qu’il s’agisse de paysages traditionnels, de gravures sur bois ou de peintures. Cette montagne représente aussi une sorte de miroir de l’âme japonaise : une présence constante et tranquille, mais toujours changeante, selon les saisons et les conditions météorologiques.

Le Mont Fuji dans l’Art Japonais : Hokusai, Hiroshige et Takeuchi Seiho

Hokusai et la série 36 vues du Mont Fuji

L’une des œuvres les plus célèbres de Katsushika Hokusai, La Vague de Kanagawa, est un exemple marquant de l’influence du Mont Fuji dans l’art japonais. Cette estampe, réalisée en 1831, est la première planche de la série 36 vues du Mont Fuji. Dans cette image saisissante, une grande vague déferle vers des bateaux en mer, tandis que le Mont Fuji, petit et serein, apparaît en arrière-plan. La composition dynamique de la vague contraste avec la calme majesté de la montagne, offrant une vision poétique de la relation entre l’homme, la nature et le sacré. La vague elle-même, symbole de la force destructrice de la mer, semble en quelque sorte inoffensive face à la montagne, dont la stabilité et la majesté transcendent les forces de la nature.

Katsushika Hokusai, La Vague de Kanagawa, planche n°1 de la série Les 36 vues du Mont Fuji, estampes nishiki-e, 1831.

La série de Hokusai, comprenant plus de 46 estampes, capture différentes vues du Mont Fuji sous différents angles et dans diverses conditions météorologiques. Chaque œuvre est une exploration de la beauté intemporelle du Mont Fuji, en lien avec la vie quotidienne des Japonais et les rythmes naturels. L’œuvre La Vague de Kanagawa s’impose comme un chef-d’œuvre non seulement pour sa technique, mais aussi pour la manière dont elle symbolise l’unité entre la nature et l’homme.

Une autre vague…

Dans le volume 2 du ehon Les cent vues du Mont Fuji, la planche 38 représente une scène saisissante d’une grande vague déferlant sur l’océan, semblable à celle de la célèbre Vague de Kanagawa de la série 36 vues du Mont Fuji. Cependant, cette estampe se distingue par sa composition plus dynamique et son traitement unique. La vague, gigantesque et effrayante, semble prendre toute la scène, déployant ses crêtes blanches qui contrastent avec l’immensité du fond noir de l’océan.

Les illustrations de Hokusai pour différents livres d’images (ehon) et romans de son époque sont le reflet de la créativité débordante de l’artiste. Réel terrain de jeu expressif, ces illustrations vont bien au-delà du carcan parfois rigide des séries d’estampes de luxe.

Katsushika Hokusai, Les cent vues du Mont fuji, p.38, ehon, vol.2, 1834-1835.

À la différence de La Vague de Kanagawa, qui se concentre sur l’interaction entre l’homme et la nature, cette planche met davantage l’accent sur la puissance brute de la mer elle-même. L’aspect spectaculaire de la vague est amplifié par la présence d’oiseaux qui volent à travers la scène, ajoutant à la dynamique générale. Le Mont Fuji, tout comme dans les autres œuvres de la série, est présent à l’arrière-plan, mais il est relégué à un rôle secondaire par rapport à la violence de la vague qui domine la composition.

L’utilisation du noir et blanc dans cette œuvre accentue la force dramatique de la scène, avec des contrastes frappants qui mettent en valeur l’agitation de l’eau et la majesté du Mont Fuji, toujours calme et lointain. Hokusai, par son utilisation du mouvement et de l’espace, fait de cette estampe une œuvre non seulement visuellement impressionnante, mais aussi symbolique, reflétant la coexistence des forces naturelles opposées : la stabilité de la montagne et la fureur de la mer.

Cette planche illustre la capacité de Hokusai à traiter le Mont Fuji non seulement comme un objet de contemplation spirituelle, mais aussi comme un élément fondamental d’un paysage naturel où les éléments (mer, vent, oiseaux, montagne) sont en perpétuel mouvement et interaction. Contrairement à d’autres vues plus paisibles de la montagne, Hokusai parvient ici à capter l’énergie brute de la nature et à la mettre en relation avec la montagne, soulignant la dualité entre le calme immuable du Fuji et l’instabilité explosive de la mer.

Hiroshige et le Mont Fuji

Ando Hiroshige, un autre maître de l’estampe ukiyo-e, a également consacré plusieurs séries au Mont Fuji. Cependant, dans ses œuvres, Hiroshige a souvent opté pour une vision plus tranquille et poétique du Fuji. Par exemple, dans sa série Les 53 Stations du Tōkaidō (1833-1834), Hiroshige inclut des vues du Mont Fuji qui se fondent harmonieusement dans le paysage, souvent enveloppées de brume ou de lumière douce. Hiroshige cherche à exprimer la beauté de la montagne dans ses moments les plus paisibles et contemplatifs, où la nature et l’architecture humaine sont en parfaite harmonie.

Hiroshige, Station 13 : Hara, de la série Les 53 Stations du Tōkaidō, estampes nishiki-e, 1833-1834, musée Guimet, Paris.

Dans la planche 13 de la série Les 53 Stations du Tōkaidō, intitulée Hara, Hiroshige représente une vue de la station de Hara avec un Mont Fuji majestueux en arrière-plan. Le ciel est teinté de nuances douces de rose et de bleu, créant une atmosphère tranquille. Le Mont Fuji apparaît ici de manière imposante, impression accentuée par son sommet qui sort carrément du cadre de l’image. Cette figure majestueuse est contrebalancée par la composition générale de l’oeuvre avec le triangle formé par les 3 voyageurs au premier plan, le deuxième plan plus linéaire et monochrome, mais aussi par le choix d’une palette douce.

Les couleurs pastel du ciel, en particulier les tons roses, soulignent la douceur de la scène, le Fuji est baigné de lumière rose et de nuances subtiles. Dans Hara, Hiroshige montre sa maîtrise des compositions audacieuses et dynamiques ainsi qu’un traitement réaliste de son sujet. Ce paysage de campagne évoque un moment de contemplation et de sérénité.

Takeuchi Seiho et Pink Fuji

Takeuchi Seiho (1864-1942), un peintre de la période Meiji et Taishō, est connu pour ses œuvres mêlant la tradition et la modernité, souvent avec une touche d’impressionnisme. L’une de ses œuvres les plus célèbres, Pink Fuji, est une représentation audacieuse du Mont Fuji au crépuscule, baigné d’une lumière rose presque surréaliste. Cette image du Fuji est presque abstraite, se concentrant sur la palette de couleurs et l’effet visuel plutôt que sur la précision des détails. Le Fuji ici est enveloppé d’une atmosphère douce et mystérieuse, où la couleur devient le principal moyen d’expression de l’émotion.

Takeuchi Seiho, Pink fuji (Beni Fuji), gravure sur bois en couleurs,, 1937.

Dans Pink Fuji, Seiho capte une facette plus poétique et moins réaliste du Mont Fuji, loin des représentations traditionnelles. La technique de peinture délicate, les tons roses et violets qui dominent l’œuvre, offrent une vision intime de la montagne, comme un rêve ou une vision spirituelle.

D’un univers à l’autre

Comparaison entre la planche 13 de Hiroshige et Pink Fuji de Takeuchi Seiho

  • Atmosphère et couleurs : Dans les deux œuvres, la palette de couleurs douces, en particulier les nuances de rose et de violet, est utilisée pour créer une ambiance calme et paisible. Chez Takeuchi Seiho, ces couleurs sont associées à un Fuji presque abstrait, presque flottant dans une brume légère, tandis que chez Hiroshige, le Fuji est toujours une présence tangible, mais la lumière rose qui l’entoure contribue à lui donner un aspect mystique et idéalisé.
  • Traitement du Mont Fuji : Dans Hiroshige, le Mont Fuji est traité comme une partie intégrante du paysage, presque un symbole de stabilité et de majesté.Le fait que sa cime sorte du cadre accentue son côté majestueux. Il est toujours présent, mais semble légèrement enveloppé par les brumes et le ciel rose, ce qui le rend éthéré et rêveur, tout comme dans Pink Fuji, où Takeuchi rend le Fuji plus fluide et moins concret. La comparaison réside dans cette manière d’inclure le Fuji dans un espace presque surnaturel, tout en conservant une certaine abstraction.
  • Interaction avec la nature : Dans l’œuvre d’Hiroshige, le paysage campagnard de Hara, avec ses voyageurs, ses rizières et ses grues, est une scène vivante, ancrée dans le quotidien. Tandis que Takeuchi Seiho, en choisissant de minimiser les éléments de la scène pour se concentrer sur le Mont Fuji, crée une œuvre où la nature est plus contemplative et introspective. La couleur se fait le relai de la beauté de la nature.

Les deux œuvres partagent une atmosphère sereine et une utilisation poétique des couleurs, tout en traitant le Mont Fuji comme une présence symbolique et spirituelle. Si Hiroshige reste plus ancré dans la tradition et le réalisme, Takeuchi adopte une approche plus abstraite et contemplative, ce qui offre une comparaison fascinante entre ces deux styles de représentation du Mont Fuji.

Takeuchi Seiho, Le mont Fuji, peinture sur paravent, avant 1942, musée Homma, Yamagata.

Le Mont Fuji, en tant que motif central dans la culture et l’art japonais, continue de fasciner et d’inspirer. À travers les œuvres de Hokusai, Hiroshige et Takeuchi Seiho, il devient bien plus qu’un simple sommet : il incarne une philosophie esthétique et spirituelle. Chaque artiste a apporté sa propre vision du Mont Fuji, mais tous partagent une même admiration pour sa majesté intemporelle, qui représente à la fois la nature, la culture et l’âme du Japon.

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Sources

  • FORRER Matthi, Hokusai, Bibliothèque de l’Image, 1996.

Brochure et magazines (japonais)

  • Hokusai, édition définitive (Hokusai ketteihan), sous la direction de HIDETAKE Asano, édition spéciale Taiyo 50e anniversaire, Nihon no kokoro 174, Heibonsha Co Ltd., 25 novembre 2010.
  • Paysages des 53 stations du Tokaidô par Hiroshige (Hiroshige no Tokaidô gojitsu miyoshi tabi keshiki), AKIAKI Sahori, éditions Shujinbunsha, 1er avril 2008 (4e édition).

Site web

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(c) Le Japon avec Andrea

Takeuchi Seihô : un des Maître de la Peinture Japonaise moderne

Dans le monde de la peinture japonaise, Takeuchi Seihô (1864-1942) est une figure incontournable. Représentant de l’école nihonga (peinture japonaise par opposition à la peinture occidentale), il a su marier avec subtilité les techniques classiques de son époque et une sensibilité personnelle qui le rend unique. Dans cet article, nous allons explorer l’univers de cet artiste exceptionnel, ainsi que l’impact qu’il a eu sur l’art japonais.

TAKEUCHI Seihô, Chat tigré (Madaraneko), couleurs sur soie, 1924, Yamatane Art Museum, Tôkyô.

Un Artiste au Croisement des Époques

Takeuchi Seihô est né à Kyoto en 1864, à une époque où le Japon traversait des bouleversements majeurs, notamment l’ère Meiji qui voyait l’ouverture du pays au monde extérieur. Malgré cette modernisation rapide, Seihô s’est profondément attaché aux racines de la peinture traditionnelle japonaise, qu’il a étudiée au sein de la célèbre école de peinture de Kyoto, l’Académie de Peinture de Kyoto. Son mentor, Hashimoto Gaho, était l’un des plus grands maîtres de son temps et une figure de proue du mouvement nihonga, une réponse au défi de l’art occidental tout en préservant les traditions japonaises.

Un Maître de la Nature

Seihô est surtout reconnu pour sa représentation minutieuse et poétique de la nature. Les animaux, les oiseaux et les plantes sont les sujets de prédilection de l’artiste. Sa capacité à rendre la beauté de la faune et de la flore avec une précision quasi photographique est l’une des caractéristiques qui distingue son œuvre. Mais au-delà de la technique, c’est l’émotion qu’il parvient à transmettre à travers ses représentations de la nature qui touche profondément le spectateur.

L’un des éléments les plus fascinants dans son travail est sa capacité à saisir des instants fugaces de la vie animale. Ses oiseaux sont souvent montrés dans des poses naturelles et animées, loin des poses figées que l’on trouve dans beaucoup de représentations traditionnelles.

Neige de printemps illustre à merveille son approche délicate de la nature. Cette œuvre met en scène un corbeau perché sur la proue d’un bateau, sous une chute de neige fine. Le choix du corbeau, un oiseau souvent associé à la solitude et à la persévérance dans l’imaginaire japonais, ajoute une dimension symbolique forte à la scène.

TAKEUCHI Seihô, ‘Neige de printemps’ (Shunsetsu), encre et couleurs sur soie, 1942, National Museum of Modern Art, Kyōto

Le contraste entre le plumage sombre de l’oiseau et la blancheur des flocons met en valeur la maîtrise des nuances et des textures chez Seihô. Le corbeau, légèrement voûté, semble contempler le paysage enneigé, donnant à l’ensemble une atmosphère de silence et de mélancolie. L’interaction subtile entre la rigidité de la proue du bateau et la souplesse du corps de l’oiseau, dans cette position particulière, renforce l’impression réaliste d’un moment suspendu entre mouvement et immobilité.

Seihô joue aussi avec l’espace négatif, laissant une large part de la composition vide, ce qui accentue la sensation de froid et d’immensité silencieuse. Cette utilisation du vide est typique de la peinture japonaise traditionnelle, où l’absence d’éléments superflus permet de focaliser l’attention sur l’essence du sujet.

Avec Neige de printemps, Takeuchi Seihô démontre une fois de plus son talent pour saisir l’instant, transformant une scène du quotidien en une œuvre empreinte de poésie et de contemplation.

TAKEUCHI Seihô, Poissons et fruits d’automne (Gyohi yama hate juku), couleurs sur soie, 1925, Adachi Musuem of Arts.

Une Maîtrise Technique Exceptionnelle

Seihô était également reconnu pour sa maîtrise des techniques de peinture. Dans ses œuvres, il utilise souvent de l’encre et des pigments minéraux traditionnels, mais il applique une touche de modernité dans ses compositions, en jouant avec des espacements et des éclairages peu conventionnels pour l’époque. Par exemple, dans certaines de ses peintures de fleurs ou de paysages, il parvient à capturer la lumière de manière subtile, créant un contraste doux entre l’ombre et la lumière.

Deux techniques, deux ambiances, deux paysages

1. Pink Fuji

Dans Pink Fuji, Takeuchi Seihô capture un moment fugace et presque irréel où le Mont Fuji se pare d’une teinte rosée, évoquant l’aube ou le crépuscule. Le Mont Fuji, figure emblématique du Japon et sujet récurrent dans l’art japonais, est ici traité avec une approche délicate et subtile.

TAKEUCHI Seihô, “Pink Fuji” (Beni Fuji), gravure sur bois en couleur, 1937, Collection of Seihō’s Masterwoorks (Seihō ippin shū).

Ce qui frappe immédiatement dans cette œuvre, c’est la douceur des couleurs utilisées. Seihô emploie des dégradés subtils de rose et de bleu pour représenter le jeu de la lumière sur les pentes enneigées du Fuji. Cette teinte rose donne une impression de sérénité et de légèreté, contrastant avec la majesté imposante de la montagne.

La composition est à la fois simple et évocatrice : le Mont Fuji domine la scène, isolé dans un espace presque vide, renforçant ainsi son caractère sacré et intemporel. Seihô a su exploiter la technique du vide, un principe fondamental de la peinture japonaise, pour donner une impression de grandeur et de mystère.

Par cette œuvre, l’artiste ne cherche pas seulement à représenter fidèlement la montagne, mais aussi à capturer une atmosphère et une émotion. Le spectateur se retrouve face à une image qui évoque à la fois la tranquillité, l’éphémère et le respect de la nature.

2. Pin vert et château

L’œuvre Pin vert et château (青松城, Seishôjô) de Takeuchi Seihô illustre un paysage dominé par un majestueux pin au premier plan, tandis qu’en arrière-plan, un château se dessine à travers une brume légère. Ce contraste entre la présence imposante de l’arbre et la silhouette évanescente du château donne à la composition une dynamique subtile entre solidité et évanescence.

TAKEUCHI Seihô, Pin vert et château (Seishôjô), couleurs sur soie, avant 1942.

Le pin, rendu avec des coups de pinceau à la fois précis et spontanés, traduit la force et la résilience de cet arbre souvent associé à la longévité dans l’iconographie japonaise. Son tronc noueux et ses branches aux aiguilles denses montrent l’expertise de Seihô dans l’art du sumi-e et du nihonga, où la peinture ne cherche pas seulement à reproduire la nature, mais à en capter l’essence.

Le château, en arrière-plan, semble presque irréel. Dissimulé dans la brume, il évoque les estampes japonaises du XIXe siècle où les paysages sont souvent enveloppés d’une atmosphère vaporeuse. Ici, la brume joue un rôle central, non seulement en apportant une profondeur spatiale, mais aussi en créant une sensation de rêve ou de souvenir lointain.

La composition repose sur un équilibre subtil entre présence et absence, entre matière et vide, où chaque élément semble dialoguer avec l’espace environnant. Cette approche rappelle la philosophie esthétique japonaise du yohaku no bi (la beauté du vide), où ce qui n’est pas peint est aussi important que ce qui l’est.

Comparaison entre Pink Fuji et Pin vert et château

Ces deux œuvres de Takeuchi Seihô offrent une vision contrastée de son art, oscillant entre peinture traditionnelle et impression imprimée.

AspectPink FujiPin vert et château
TechniqueImpression sur soie (ou papier)Peinture Nihonga (sumi-e et pigments)
CompositionPaysage stylisé et épuréPaysage plus détaillé avec jeux de texture
Éléments dominantsMont Fuji rose dans un ciel clairPin imposant et château voilé dans la brume
CouleursTeintes douces, dominées par le rose et le beigeContrastes plus marqués entre vert profond et gris brumeux
AmbianceOnirique, paisible et épuréeMélancolique, mystérieuse et intemporelle
Utilisation de l’espaceCiel dégagé, focus sur la silhouette du FujiSuperposition de plans, jouant sur la profondeur

Alors que Pink Fuji mise sur une esthétique minimaliste et presque symboliste, où la montagne devient une icône intemporelle, Pin vert et château privilégie une approche plus immersive, jouant avec les textures et la matérialité de la peinture pour évoquer une atmosphère.

La grande différence entre ces œuvres réside dans leur technique : Pink Fuji étant une impression, elle reflète un style plus épuré et graphique, tandis que Pin vert et château, peint à la main, exploite la richesse du geste pictural et la subtilité des dégradés d’encre et de pigments.

Là où Pink Fuji tend vers l’abstraction et l’épure, Pin vert et château s’inscrit dans la tradition picturale japonaise du paysage méditatif, où le regard se perd entre les détails de l’arbre et la douceur du lointain.

Ces deux œuvres témoignent ainsi de la polyvalence de Takeuchi Seihô, capable d’exceller aussi bien dans l’art de l’estampe que dans la peinture plus expressive et texturée du nihonga.

L’Héritage de Seihô

L’héritage de Takeuchi Seihô reste aujourd’hui encore très influent dans l’art japonais. Son respect de la tradition et sa capacité à interpréter la nature avec une telle délicatesse ont inspiré de nombreux artistes de la période Showa et au-delà. De plus, ses œuvres continuent d’être exposées dans des musées prestigieux, tels que le Musée national de Tokyo, et sont admirées tant par les passionnés de nihonga que par ceux qui découvrent cette forme d’art.

Takeuchi Seihô a prouvé qu’il était possible de renouveler les pratiques artistiques tout en restant fidèle aux traditions. Son œuvre reste un modèle de beauté et de respect de la nature, et il continue de fasciner ceux qui cherchent à comprendre l’âme du Japon à travers l’art.


Sources


(C) Le Japon avec Andrea

Tsukiyoka Yoshitoshi – Cent aspects de la lune

Yoshitoshi et son œuvre

Tsukioka Yoshitoshi (月岡 芳年, 1839-1892) est souvent considéré comme le dernier grand maître de l’estampe ukiyo-e (浮世絵, images du monde flottant), ce fameux style d’estampes japonaises popularisé durant l’époque Edo (1603-1868) qui représente le summum de l’élégance faste, notamment avec ses nishiki-e (錦絵, image de brocart). Alors que cette tradition artistique commençait à décliner avec l’ère Meiji (1868-1912), Yoshitoshi a su revitaliser le genre en intégrant des éléments narratifs complexes et une imagerie poignante.

Son œuvre est profondément marquée par son maître, Utagawa Kuniyoshi (歌川 国芳, 1798-1861), l’un des artistes les plus influents de l’école Utagawa, réputé pour ses représentations audacieuses de guerriers, de scènes mythologiques et d’histoires fantastiques.

Utagawa Kuniyoshi, Miyamoto Musashi attaquant une baleine géante, vers 1847.

Kuniyoshi était reconnu pour sa capacité à capturer des scènes dynamiques, des récits dramatiques, souvent teintés de violence ou de surnaturel. Ces thèmes sont repris et amplifiés dans les œuvres de Yoshitoshi représentant des batailles héroïques et des guerriers légendaires. Le sens du détail de Kuniyoshi, sa maîtrise des lignes et des compositions complexes, ainsi que sa propension à incorporer des éléments surnaturels et épiques ont profondément influencé Yoshitoshi dans sa propre approche de l’ukiyo-e.

Malgré cette forte ascendance, Yoshitoshi a su forger une identité artistique distincte en intégrant des thèmes plus introspectifs et émotionnels, souvent en lien avec la psychologie des personnages et les tourments de la condition humaine. Là où Kuniyoshi excellait dans les représentations épiques et héroïques, Yoshitoshi a approfondi les émotions individuelles, introduisant une sensibilité nouvelle à travers ses estampes et a su capter le cœur et l’esprit des Japonais en pleine transition culturelle et politique.

La série “Cent aspects de la lune” (月百姿, Tsuki hyakushi), réalisée entre 1885 et 1892, est considérée comme le sommet de l’art de Yoshitoshi, illustrant son habileté à marier le traditionnel et le moderne dans une époque en plein bouleversement. Cette série montre comment Yoshitoshi a gardé l’héritage traditionnel de l’estampe tout en le poussant vers de nouvelles formes d’expression narrative et visuelle, faisant de son ultime œuvre aboutissement de son art.

Yoshitoshi, “Sun Wukong et le lapin de jade”, in Cent aspects de la lune, planche n°73, 1886.

La série “Cent aspects de la lune”

La série “Cent aspects de la lune” (月百姿, Tsuki hyakushi) se compose de 100 estampes, chacune mettant en scène une histoire où la lune joue un rôle central ou symbolique. Ces scènes sont tirées de la littérature classique, de récits historiques, de légendes et de contes populaires japonais et chinois.

La série est riche en symbolisme, et la lune y est omniprésente, comme un miroir des états d’âme des personnages. Elle sert de fil rouge, de fil conducteur à toute la série, comme un personnages central sur lequel on peut toujours compter. Qu’elle soit pleine, voilée par les nuages, ou partiellement visible, elle influence le ton de chaque scène, accentuant soit le mysticisme de la scène, soit l’introspection des personnages.

D’un point de vue technique, Yoshitoshi innove en combinant des techniques traditionnelles avec une sensibilité moderne. Il introduit une palette de couleurs plus riche que ses prédécesseurs, notamment en jouant avec des tons plus subtils et en accentuant les contrastes. Le ciel nocturne et le contraste avec les tons doux et délicats de la lune offrent un terrain de jeu pour l’artiste qui la profondeur d’un et de l’autre pour faire naître mystère, inquiétude ou émerveillement dans le cœur du spectateur.

Scènes guerrières, de l’imaginaire et de l’audace

Par exemple, sur la planche n°8 de la série, intitulée Gekka no sekko ou “Patrouille de nuit”, Yoshitoshi dépeint Saitō Toshimitsu (1534-1582), un vassal du célèbre général Akechi Mitsuhide (1526-1582) qui provoqua la mort du général Oda Nobunaga lors de l’incident Honnô-ji1 en juin 1582.

Cette scène de nuit se situe avant la bataille de Yamazaki (山崎の戦い, Yamazaki no tatakai). Cette bataille historique découle de l’incident du Honnô-ji où Nobunaga a trouvé la mort et voit la confrontation entre les forces de Mitsuhide et celles de Toyotomi Hideyoshi et des forces fidèles à Nobunaga et son projet d’unification du Japon2.

1. Cet incident et la bataille de Yamazaki sont racontés dans le Taikô-ki (太閤記), biographie de Toyotomi Hideoyoshi publiée en 1626. En résumé, Mitsuhide, un général vassal de Nobunaga, l’a trahi et a mis feu au temple Honnô-ji où Nobunaga se reposait. Voyant qu’il n’y avait pas d’issue possible, Nobunaga s’est donné la mort par seppuku (mort honorable pour un guerrier). La bataille de Yamazaki est la suite de cet incident, où les forces alliées à Nobunaga menées par Hideyoshi écrasèrent le clan de Mitsuhide (Dictionnaire historique du Japon, vol 1, p.1052).

2. Oda Nobunaga (1534-1582) était un général (daimyô) japonais et une des figures majeures des périodes Muromachi (1336-1573) et Azuchi-Momoyama (1573-1603). Il a porté une vaste opération d’unification du territoire japonais. Assassiné avant de voir sa vision d’un Japon uni et en paix se réaliser, c’est son successeur Toyotomi Hideyoshi qui finira son œuvre (Dictionnaire historique du Japon, vol 2, p.2107-2109).

Yoshitoshi, “Gekka no sekko”, in Cent aspects de la lune, planche n°8, 1885.

L’image montre Toshimitsu dans un moment dramatique de tension, patrouillant sur la rivière Kamo, proche de Kyoto. Armé d’une lance, il est prêt au combat, mais pour l’instant il ne peut que scruter la pénombre dans l’attente de l’ennemi. Le clair de lune ajoute une dimension à la fois sereine et sinistre à la scène silencieuse qui précède la bataille, un contraste souvent utilisé par Yoshitoshi pour souligner le côté héroïque et tragique des personnages historiques.

Le ciel nocturne, éclairé par la pleine lune, enveloppe la scène dans une ambiance onirique, presque surnaturelle, créant une impression de calme avant la tempête et la violence. La présence de la lune souligne également l’idée de destin inévitable et de sacrifice tellement mis en avant dans les récits épiques.

Scène poétiques et théâtrales

Dans une autre estampe intitulée Sotoba no tsuki ou “Lune sur stûpa” (planche n°25). On y trouve la poétesse Ono no Komachi ((小野 小町, 825-900), une figure historique du IXe siècle célèbre pour sa beauté et ses poèmes mélancoliques. Dans cette planche, la lune symbolise la beauté qui s’efface et la solitude, un thème central dans la poésie japonaise.

Yoshitoshi, “Sotoba no tsuki”, in Cent aspects de la lune, planche n°25, 1886.

La scène montre la poétesse assise sur un sotoba (translittération du mot sanskrit stûpa, il s’agit d’une structure ou d’un édifice sacré contenant une relique de Bouddha ou d’un saint. Au Japon un sotoba peut aussi être des plaquettes de bois avec inscriptions que l’on laisse en offrandes aux défunts, dressée sur les tombes.)1 à terre, âgée, en habits élégants et riches mais flanquée d’un vieux chapeau de paille délabré. Elle attend là, à la lueur de la lune.

On peut y voir une scène de théâtre Nô Sotoba Komachi (“Le stûpa de Komachi”) où deux prêtres rencontrent une vieille femme assise sur un stûpa et qui se lamente sur sa beauté fanée et sa vie passée2. Sa place historique ainsi que son aura populaire fait d’elle un parfait sujet dramatique pour Yoshitoshi.

  1. https://www.aisf.or.jp/~jaanus/deta/t/tou.htm
  2. https://www.the-noh.com/en/plays/data/program_069.html

L’héritage de Yoshitoshi et la résonance contemporaine de son œuvre

L’influence de Yoshitoshi et de sa série “Cent aspects de la lune” perdure bien au-delà de son époque. En effet, bien que le Japon de la fin du XIXe siècle soit marqué par la modernisation rapide et l’introduction de techniques occidentales, Yoshitoshi a réussi à préserver l’essence des traditions japonaises tout en renouvelant l’art de l’ukiyo-e. Aujourd’hui, ses œuvres continuent d’inspirer des artistes à travers le monde, en raison de leur beauté, mais aussi de la richesse émotionnelle et narrative qu’elles contiennent.

Si tu veux aller plus loin, retrouve toutes les œuvres de cette série (avec explications en anglais) sur https://yoshitoshi.net/series/100moon.html

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Sources en ligne :

https://yoshitoshi.net/series/100moon.html

https://www.aisf.or.jp/~jaanus/deta/t/tou.htm

https://www.the-noh.com/en/plays/data/program_069.html

Bibliographie

  • Dictionnaire historique du Japon, vol 1 et 2, éditions Maisonneuve & Larose, 2002.

(C) Le Japon avec Andréa, tous droits réservés.

Une question d’honneur, le Chūshingura ou la légende des 47 rônins (5/5): 47 occasions de montrer son talent d’artiste.

Pour terminer cette série d’article, j’ai choisi deux rônins dont je propose de découvrir les variations de représentation à travers différentes séries d’estampes.

  1. Horibe Yahei Kanamaru (織部矢兵衛金丸)

Il s’agit d’un des personnages les plus âgés de la bande, il a 71 ans. On le reconnait facilement grâce à ses cheveux blanc et à son faciès souvent marqué par des rides profondes. Ici on retrouve l’aspect iconographique fort associé à chaque personnage. Le but étant bien sûr que le public puisse identifier chaque personnage le plus facilement possible.

Ce personnage apparaît notamment dans un passage où il est question de poésie. Les 47 rônins se sont divisés en trois groupes pour ne pas éveiller l’attention et passent la soirée dans trois différentes auberges afin de dissiper tout soupçon sur une éventuelle attaque du palais de Kira. Un des trois groupe prétend organiser une rencontre de haikai (ancêtre du haiku) et pour sauvegarder les apparences, ils composent des poèmes. Voici un extrait de ce passage:

” Dans la sombre nuit,

Tous les oiseaux se taisent.

Ce triste silence finira… Quand?

Au chant de gloire du rossignol.”

.

A côté de moi se trouvait assis Horibe Kanamaru de qui, un mois plus tôt, j’avais fêté la soixante-dixième année. Fils cadet d’un daimyô du Nord, il avait l’extraordinaire vitalité de sa race. C’est à peine, malgré son grand âge, si ses cheveux grisonnaient. Sa force et son agilité semblaient ne jamais devoir diminuer.

Cependant les races du Nord ne sont pas lettrées. Aussi ne fus-je pas étonné de voir Horibe se pencher vers son voisin et de l’entendre demander d’une voix mécontente:

“Que trouvez-vous d’admirable dans ces poèmes? Je ne songe qu’à notre voyage et ne comprends rien.”

Son voisin ne sourit pas : l’ignorance qui désire une explication est respectable. Il est aussi lâche d’abuser de sa science que d’abuser de sa force. Il répondit donc:

“Les sapins vigoureux penchés sous la neige glacée, c’est notre clan ployé sous son infortune. Le soleil qui fondra demain la neige…

– C’est notre victoire, interrompit le vieux guerrier. J’ai compris. L’image est admirable, en effet. Et nous sommes sans doute les oiseaux dans la sombre nuit…

– Je verrais plutôt là une image du peuple qui, dans la nuit noire de l’injustice, attend que s’élève le chant des vengeurs.”

Horibe hocha la tête:

” Les mots et les phrases sont trop subtils. Je comprends seulement les poèmes que l’on trace de son sabre dans la chair de son ennemi. […]”

Extrait tiré de “Les 47 rônins, Le trésors des loyaux samouraïs, SOULIE DE MORANT George, Budo éditions, 2006, p.142.

Voici cinq images, dont quatre du même artiste, pour illustrer la variété et l’originalité de chaque composition. Ces séries sont souvent commandées par des groupes de riches amateurs souhaitant commémorer l’événement ou offrir ces estampes luxueuses en cadeau. Outre les portraits, on peut trouver des extraits de texte, des motifs se référant à l’histoire, des cartouches indiquant le titre de l’œuvre et/ou la scène représentée, des éléments décoratifs.

Quelques points communs à ces cinq œuvres:

  1. Le costume en dents de scie noir et blanc est typique de l’iconographie des 47 rônins. Tu peux ainsi toujours les identifier, même si tu ne connais pas la scène ou que tu ne sais pas lire.
  2. Horibe est un des rares rônins à être représenté les cheveux blancs et la peau très ridée. Chaque rônin a sa particularité qui va permettre son identification rapide (si on connait l’histoire et toutes ses variantes et reprises populaires bien sûr).
  3. Malgré ses rides et son apparente vieillesse, le visage de Horibe est toujours très expressif et renvoie à son caractère valeureux de guerrier intrépide. Son rang et sa valeur se reflètent dans tous les aspects de son être
  4. La variété des scènes: portait statique, portrait rapproché en action, scène au thème et à la composition dramatiques. Autant de variation qui permettent à l’œuvre de s’adapter au goût d’un public évoluant très vite et toujours en quête de sensations fortes.


Utagawa Kuniyoshi, Histoires des vrais loyaux samourai (Seichû gishi den, 誠忠義士傳), Oribe Yahei Kanamaru (織部矢兵衛金丸), 1847-1848.

Ici Horibe est représenté édenté et courbé, ce qui tranche avec les autres portraits de cette série représentant plutôt de vifs guerrier dans le feu de l’action.

Utagawa Kuniyoshi, Oribe Yahei Kanamaru (織部矢兵衛金丸), dans la série “Portraits des fidèles Samurai de la Vraie Loyauté“, (Seichû gishi shôzô, 誠忠義士省像), 1853.

Dans cette œuvre, la position peu naturelle d’Horibe est expliquée par le fait qu’il est en train d’esquiver un coup de lance lancé par un adversaire hors champ. Malgré le détail de son visage ridé, l’accent est mis sur la souplesse de ses mouvement qui laisse deviner quel redoutable guerrier il est encore.

Utagawa Kuniyoshi, Oribe Yahei Kanamaru (織部矢兵衛金丸), dans la série “Vrais Portraits des fidèles Samurai“, (Gishi shinzô, 義士真像), 1853.

Dans une position plus classique des portraits d’hommes célèbres (on retrouve cette pose notamment dans les représentation des Cent poètes, célèbres depuis l’époque Heian (794-1185)). La différence réside dans le détail des traits physiques et dans l’expressivité du visage. Les mots qui me viennent à l’esprit sont digne, déterminé et redoutable. On est loin des portrait codifiés où aucun traits de personnalité ne vient animer le visage.

Utagawa Kuniyoshi, Oribe Yahei Kanamaru (織部矢兵衛金丸) dans la série “Miroir de la vraie loyauté des fidèles serviteurs, portraits individuels”, (Seichû gishin meimei kagami, 誠忠義臣名々鏡), 1857.

Cette série est particulièrement intéressante car elle propose des jeux de composition très poussés. Tout d’abord la disposition générale des élément:

  • sur la partie supérieur droite, on trouve le cartouche en forme de tsuba (garde décorée d’un sabre) avec le nom de la série.
  • sur la partie supérieur gauche, on trouve un texte ou un poème donnant le contexte de l’image principale.
  • dans la partie inférieure est représentée l’issue spectaculaire d’un combat au sabre opposant Horibe et son ennemi. D’un coup de sabre, la tête de l’ennemi vole jusqu’à sortir du cadre, accompagné d’un jet de sang.
Ogata Gekko, Horibe Yahei Kanamaru dans la série Chûshingura,, 1895-1903.

De composition plus épuré, le style de Ogata Gekko est très différent de celui de Kuniyoshi. La force de l’image est véhiculée par le détail des chaque personnages au premier plan alors que le paysage se fond dans une brume opaque laissant à l’œil tout le loisir de s’attarder sur la qualité des étoffes, la justesse des plis et la force des traits. Les coloris tout en douceur viennent donner à l’œuvre cette atmosphère particulière, tranchant avec la tradition de l’art ukiyoe.

2. Sakagaki Genzo Masakata (板垣伝蔵正賢)

Ce rônin est réputé pour être un buveur invétéré peu digne d’être un samouraï. Il s’agit bien sûr d’une ruse pour mieux tromper l’ennemi et passer pour inoffensif alors qu’en réalité c’est un guerrier et un espion redoutable. Il sait tromper le monde et est prêt à affronter le mépris de tous pour sa cause. Voici un extrait :

“Il est peu d’hommes qui n’aient aucun penchant destructeur. Pour les uns, c’est la passion du jeu; pour d’autres, la luxure, le goût du vin ou bien la colère. Les malheureux affligés d’un de ces défauts se laissent généralement ruiner par lui. Bien rares sont les habiles qui savent maîtriser leur vice, ou même l’utiliser pour servir leur cause. Il convient donc de citer ici spécialement celui qui est maintenant et pour jamais l’une des gloires de notre divine nation, l’illustre Akaigaki Masakata […].

Chacun riait donc d’Akaigaki et pensait que le daimyô le gardait par charité. Et lui, dans son dévouement profond, acceptait le mépris dont sa réputation était entachée. Il se soumettait sans un mot aux outrages et aux railleries.

Nul ne savait la vérité. […]

[…] un jour, au retour d’une expédition victorieuse, il jugea que services ne seraient pas requis jusqu’au prochain lever du soleil. Il convia donc quelques amis et se livra sans la moindre retenue à son goût favori [la boisson], si bien que ses convives le quittèrent sans qu’il pût faire un mouvement, alors qu’il aurait dû les accompagner jusqu’au seuil.

A ce moment, un écuyer vint l’inviter à se rendre à l’instant même avec ses armes devant le Premier Conseiller, afin de recevoir des instructions pour une mission immédiate. Akaigaki, fouetté par le sentiment du devoir, fit un effort désespéré et se releva. Il ajusta tant bien que mal son casque et son armure et, titubant, les yeux vagues, se présenta devant son chef. Celui-ci feignit de ne pas remarquer cet état singulier, et lui donna ses ordres. Il s’agissait de monter à cheval sur le champ et d’aller s’assurer des intentions d’un groupe armé dont la présence avait été signalée au delà des collines.

Or un buveur troublé fait rire. Qui songerait à se méfier d’un homme qui ne peut marcher droit, et dont la bouche pâteuse donne à chaque mot, prononcé avec difficulté, u ne prononciation inattendue? Chacun se juge invisible par-delà les fumées de son ivresse. L’on rit, l’on parle devant lui sans songer à se garder.

Il en fut ainsi ce jour-là, Akaigaki, cependant, par un effort héroïque de volonté, maintenait son attention et sa mémoire en éveil. Il regardait, il écoutait. A son retour, il sut répéter exactement chaque mot et chaque geste de ceux qu’il avait visités.”

Extrait tiré de “Les 47 rônins, Le trésors des loyaux samouraïs, SOULIE DE MORANT George, Budo éditions, 2006, p.123-124.

Note : les noms selon les versions écrites ou illustrées peuvent varier. Ici dans les estampe ce personnage s’appelle “Sagagaki” alors que dans la source littérature que j’ai utilisée, il est appelé “Akaigaki”. Il s’agit donc bien du même personnage (sauf erreur de ma part).

Comme pour la figure de Horibe, Akaigaki a aussi un signe distinctif: il est souvent représenté avec une bouteille de saké à la main ou à proximité. C’est l’élément qui permet de l’identifier du premier coup d’œil.

A travers les trois œuvres suivantes, je te propose de découvrir trois ambiances, mais aussi de revenir sur les trois œuvres représentant Horibe de ces trois mêmes série, tu les identifieras sans problème, et de comparer les jeux de composition, les atmosphères et les effets que tu ressens d’une image à l’autre.

Utagawa Kuniyoshi, Sakagaki Genzo Masakata (板垣伝蔵正賢), dans la série “Histoires des vrais loyaux samourai” (Seichû gishi den, 誠忠義士傳), 1847-1848.
Utagawa Kuniyoshi, Sakagaki Genzo Masakata (板垣伝蔵正賢) dans la série “Miroir de la vraie loyauté des fidèles serviteurs, portraits individuels”, (Seichû gishin meimei kagami, 誠忠義臣名々鏡), , 1857.
Ogata Gekko, Sakagaki Genzo Masakata, dans la série Chûshingura,, 1895-1903

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  • Pour lire l’histoire des 47 rônins dans son intégralité: “Les 47 rônins, Le trésors des loyaux samouraïs, SOULIE DE MORANT George, Budo éditions, 2006.
  • Pour découvrir les différentes séries d’estampes sur le thème du Chûshingura :

par Utagawa Kuniyoshi (1798-1861)

par Utagawa Hiroshige (1797-1858)

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(c) Le Japon avec Andrea

Une question d’honneur, le Chūshingura ou la légende des 47 rônins (4/5) : un thème incontournable de l’estampe ukiyoe.

Les légendes et faits historiques: une sources d’inspiration pour les artistes

Maintenant que nous sommes familiers avec le récit palpitant des 47 rônin (où la loyauté, la vengeance, et l’honneur s’entremêlent dans une saga digne d’un blockbuster samouraï) j’ai envie que l’on se penche un peu sur la manière dont les artistes s’en sont emparé. Ressentir l’énergie de cette époque et de ces histoires épiques à travers les yeux des artistes ukiyoe (litt. image du monde flottant) est un voyage qui vaut le détour !

Depuis l’époque Edo et le développement de l’impression d’estampe à grande échelle, la demande d’images est constante. Les artistes se tournent vers les thèmes populaires: récits de champs de batailles des ères précédentes comme le “Dit de Hôgen”, les textes de cour comme le “Dit du Genji” et autres histoires qui, encore récemment, n’étaient partagées que de manière orale par les moines errants. Avec le développement des techniques d’impression, la normalisation de l’éducation et une soif grandissante d’aventures, les genres littéraire explosent et la part belle revient aux yomihon, ces “livres à lire” où le texte prime sur les images. Très vite, le talent d’artistes comme Hokusai, associé à la force des scènes épiques, va venir donner des frissons aux lecteurs les plus téméraires.

La nouveauté avec le Chûshingura? Les faits historiques ne sont pas si lointains.

Les événements relatés ont eut lieu en 1702 seulement ! La réalité des faits, les thèmes abordés sont donc très vifs dans l’esprit du public. Loin des récits de batailles datant du 12e ou du 13e siècle, ici il s’agit d’un thème moderne, remettant au goût du jour les valeurs du bushidô de manière concrète, palpable voire palpitante!

Le détails des scènes et les descriptions de chaque rônin permettent également aux artistes de déployer leur talent et leur style dans des compositions originales.

Les 47 rônin ne sont pas seulement des personnages historiques, ils sont des êtres vivants, animés de passion et de force. Chaque rônin est représenté avec une personnalité distincte, souvent munis de leurs attributs respectifs. Les visages gravés sur le papier semblent refléter les joies et les peines, les triomphes et les défis de leur quête de justice.

Les artistes ukiyoe ne se contentaient pas de capturer les actions des rônin, mais ils ont également figé les émotions qui animaient leurs âmes. Les nuances subtiles dans les expressions, les regards déterminés, les postures majestueuses – chaque détail contribue à créer une connexion émotionnelle tangible entre le spectateur et ces guerriers légendaires.

Prépare-toi à ressentir le souffle du vent dans les feuilles de pin de Sengaku-ji et à entendre les échos des katanas clairsemant l’air dans cette aventure visuelle unique offerte par l’ukiyoe. Bienvenue dans le monde flottant des 47 rônin !

Entre choix esthétiques et iconographiques

Le Chûshingura a été illustré par de nombreux artistes ukiyo-e, mais ici j’ai choisi de me focaliser sur les œuvres de Ando Hiroshige (1797-1858), Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), et Ogata Gekko (1859-1920).

Les scènes de bataille sont impressionnantes et l’occasion pour nous de creuser le thème de la représentation des éléments dans l’espace.

Si chez Hiroshige par exemple, les katanas, brillant à la lueur des lanternes, dépeignent l’intensité des combats nocturnes menés par les 47 rônin. Kuniyoshi utilise quant à lui des contrastes plus audacieux entre l’obscurité des ruelles d’Edo et la lumière des lames pour souligner l’héroïsme de ces guerriers déterminés.

L’estampe n’est pas simplement une image figée, mais une séquence narrative. On peut presque sentir le vent sifflant à travers les pinèdes du Sengaku-ji, le lieu de repos final des 47 rônin. L’ukiyoe transmet l’histoire de manière vivante, un véritable kaléidoscope d’émotions et de moments figés dans le temps.

Ce qui est caractéristique, c’est que chaque artiste a su apporter son style unique et sa vision à cette saga légendaire. Chaque série est pensée et exécutée dans le but assumé de surprendre le spectateur et d’aller toujours plus loin dans le représentation des émotions.

  • Un début d’architecture à l’occidentale

Les scène d’invasion de palais était l’occasion rêvée de se frotter à la perspective occidentale. Au Japon, avant l’arrivée des œuvres occidentales la perspective dite “au point de fuite” n’existait pas. Les artistes utilisaient une perspective intuitive et des codes de représentation iconographique pour représenter les distances et autres éléments dans l’espace.

Pour exemple, une estampe de Hiroshige comparée à une de Kuniyoshi représentant l’attaque du palais de Kira (les deux images sont contemporaines l’une de l’autre).

Ando Hiroshige, Chûshingura, Acte XI, L’attaque de nuit, Partie 2 (夜討二 乱入), 1835-1839.
Utagawa Kuniyoshi, Chûshingura, Acte XI, L’attaque de nuit, estampe, vers 1835.

Si d’un côté Hiroshige garde une approche plus traditionnelle quant à la représentation de l’espace et de l’architecture, Kuniyoshi a choisi une approche plus audacieuse en intégrant des éléments de perspective occidentale dans sa composition. Il s’est également essayé à la représentation “nocturne” en jouant sur une palette variée de gris.

On identifie parfaitement les rônins grâce à leur habit spécifique en dents de scie. Le noir et le blanc se fondent parfaitement dans le paysage de neige tout en ajoutant un effet visuel très fort.

  • Hiroshige, gardien des traditions

Ando Hiroshige était réputé pour sa capacité à capturer l’atmosphère et l’humeur d’une scène. Dans cette estampe illustrant l’attaque nocturne des 47 rônin, Hiroshige a pris le parti de mettre en valeur la beauté tragique de l’événement. On sent l’effervescence de l’attaque, la violence et la détermination des rônins jusque dans leurs gestes, leurs postures ou encore dans l’expression de leurs visages. Contrairement à l’œuvre de Kuniyoshi où les figures humaines sont disposées de manière presque chirurgicale, chez Hiroshige la masse presque indiscernable de ces guerriers aux habits si caractéristiques vient renforcer cette impression de violence et de résolution. On assiste bien au dénouement de l’histoire.

Ainsi, bien que Hiroshige ne soit pas aussi connu pour expérimenter avec les perspectives occidentales que Kuniyoshi, son génie artistique réside dans sa capacité à créer une composition évocatrice, suscitant une profonde réflexion sur les aspects émotionnels des protagonistes.

  • Le point de vue de Kuniyoshi

Utagawa Kuniyoshi, connu pour son style ukiyoe tranché, a également été intrigué par les innovations artistiques occidentales, en particulier les techniques liées à la représentation de la perspective. Dans son acte XI de la série “Chûshingura”, dépeignant l’attaque de nuit des 47 rônin, Kuniyoshi fusionne plus ou moins habilement les éléments traditionnels de l’ukiyoe avec des perspectives occidentales plus modernes.

Dans cette œuvre, la profondeur est capturée de manière saisissante bien que la perspective soit peu naturelle. Si les règles de construction de la perspective à l’occidentale sont respectées à la lettre, on sent encore une certaine maladresse dans la gestion des proportions entre bâtiment, personnages et paysage en fond.

Ce qu’il faut retenir, c’est que cette utilisation de la perspective occidentale ici ajoute une dimension nouvelle à l’histoire des 47 rônin. Elle donne vie à la scène d’une manière qui transcende les conventions artistiques de l’époque, témoignant de la capacité de Kuniyoshi à embrasser et à expérimenter avec différentes influences pour raconter une histoire vieille de siècles d’une manière nouvelle et captivante. C’est ainsi que l’ukiyoe, tout en préservant sa tradition, a su absorber et réinterpréter des éléments artistiques du monde occidental, contribuant à la richesse et à la diversité de cet art visuel japonais emblématique.

Ogata Gekko, Chûshingura : Muramatsu Kihei Hidenao, estampe, entre 1895 et 1903
  • Ogata Gekko, vers la modernité

Explorons plus en détail l’approche artistique d’Ogata Gekko à travers cette œuvre spécifique “Chûshingura : Muramatsu Kihei Hidenao” (image ci-dessus).

Cette estampe, réalisée entre 1895 et 1903, témoigne du talent de Gekko à fusionner la tradition de l’art ukiyoe avec des éléments modernes, tout en capturant l’essence dramatique de la légende des 47 rônin.

A une époque où le Japon traverse une période de modernisation extrême, Gekko a su rester fidèle au genre ukiyoe tout en profitant des nouvelles influences et des innovations occidentales. On le voit très bien ici dans le traitement de la couleurs mais aussi du dessin au trait fin et précis.

La composition de cette estampe est dynamique, mettant en avant Muramatsu Kihei Hidenao de manière imposante au centre de l’image. Les détails minutieux dans son visage expriment la détermination du guerrier, tandis que la position stratégique de son sabre suggère son rôle central dans la scène représentée. Gekko utilise des couleurs subtiles et des contrastes marqués pour attirer l’attention du spectateur et créer une atmosphère intense, tout en préservant cette impression feutrée de scène nocturne.

Ici on remarquera encore la parfaite maîtrise de la perspective et des proportions entre les différents éléments qui composent l’image. Les détails minutieux de l’architecture traditionnelle comme saupoudrée de neige et ceux du pin au premier plan qui vient équilibrer la composition prouvent que Gekko a su marier avec brio l’art ukiyoe et les influences occidentales.

En conclusion

Les œuvres de Ando Hiroshige, Utagawa Kuniyoshi, et Ogata Gekko, chacun maître dans son propre style d’ukiyoe, offrent des perspectives uniques sur la légende emblématique des 47 rônin.

Hiroshige a interprété l’attaque de nuit avec élégance et détermination, privilégiant une représentation emplie de violence, capturant l’atmosphère définitive du dénouement final.

Kuniyoshi, en revanche, a joué sur des contrastes acides conférant à ses scènes nocturnes leur énergie dramatique. Ses perspectives audacieuses et son expressivité marquée a su faire justice aux rônin et à leur quête de vengeance.

Quant à Gekko, il a su fusionner la tradition avec des éléments modernes, adoptant des techniques novatrices pour créer une estampe qui, tout en célébrant l’héritage de l’ukiyoe, témoigne également de la période de transition du Japon vers la modernité.

Ainsi, à travers ces trois maîtres, nous découvrons une diversité remarquable dans la manière dont l’ukiyoe peut interpréter et transmettre une histoire commune. Le style atmosphérique de Hiroshige, l’intensité dramatique de Kuniyoshi et l’innovation de Gekko illustrent la richesse de l’art ukiyoe et sa capacité à évoluer tout en préservant l’essence de la culture japonaise. Chacun de ces artistes a laissé une empreinte distinctive dans l’histoire visuelle des 47 rônin, offrant aux spectateurs une variété d’expériences artistiques à travers leurs chefs-d’œuvre intemporels.

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Dans le prochain et dernier articles consacré au Chûshigura, je te propose l’analyse de deux œuvres afin de clore en force ce voyage au cœur de la légende la plus populaire du Japon.

(c) Le Japon avec Andrea

Une question d’honneur, le Chūshingura ou la légende des 47 rônins (3/5) : le Sengakuji, témoin et garant de mémoire.

Toyokuni Utagawa III, Chōjūrō Sawamura V dans le rôle de Ōboshi Yuranosuke, tiré de Kanadehon Chūshingura (仮名手本忠臣蔵) “Le Trésor des vassaux fidèles” (pièce de théâtre de marionnettes), 1849.

Le temple Sengakuji est situé à Tokyo, près de la gare de Shinagawa, où Asano Naganori est enterré aux côtés de ses fidèles serviteurs qui sont morts en accomplissant leur mission de vengeance. Ce lieu attire de nombreux visiteurs qui viennent lui rendre hommage ou simplement en apprendre plus sur cette partie fascinante de l’histoire japonaise.

Aujourd’hui, il y a encore des gens qui font des reconstitutions de ce célèbre événement au temple Sengakuji chaque année le 14 décembre – l’anniversaire de la mort d’Asano Naganori – pour garder vivante la mémoire de ces braves guerriers samouraïs qui ont tant sacrifié pour la loyauté, l’honneur et la vengeance.

Cet événement attirant un public nombreux, il faut essayer de venir tôt pour honorer les stèles en allumant humblement des bâtons d’encens et en envoyant des prières pour le repos de ces âmes guerrières.

Si tu veux aller visiter le Sengakuji

Ce que tu vas y trouver

En visitant ce temple, tu découvriras des stèles commémoratives dédiées aux 47 loyaux sujets ainsi qu’un petit musée regroupant différents artéfacts liés à leur histoire.

L’adresse

〒108-0074 2-11-1 Takanawa, Minato-ku, Tokyo

Les horaires

Ouvert de 7h-18h de mars-septembre et jusqu’à 17h d’octobre à février.

Le musée de 9h-16h30 de mars-septembre et jusqu’à 16h d’octobre à février.

Les tarifs

La visite du temple est gratuite, mais l’entrée du musée est de 500 yen.

Pour plus de détail

Le site internet du Sengakuji (japonais et anglais) : http://www.sengakuji.or.jp/

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Dans le prochain article (publié le 18 décembre), tu découvrira la riche postérité de la légende des 47 rônins dans l’art ukiyo-e.

(c) Le Japon avec Andrea

Une question d’honneur, le Chūshingura ou la légende des 47 rônins (2/5): intrigue et faits historiques.

Des faits historiques à la légende

Avant de résumer l’intrigue, si tu souhaites lire les aventures des 47 rônins dans leur intégralité je te conseille le livre “Les 47 rônins, le trésor des loyaux samouraïs” de George Soulié de Morant chez Budô Editions (2006).

Tout commence lors d’un incident pendant les préparatifs en vue d’une cérémonie pour un envoyé impérial. A cette occasion, le chef des rites Kira Kôsuke no Suke, un lâche arrivé à son statut grâce à l’argent et non pour ses qualités, insulte le jeune daimyô (seigneur guerrier) Asano Takumi no Kami en insinuant qu’il est incapable d’effectuer les rites nécessaires (alors que c’est faux).

Asano provoque donc Kira en duel et dégaine son sabre.

Kira s’enfuit, tel le lâche qu’il est, et Asano qui le poursuit le blesse.

Sous le régime des Tokugawa, les shogun en place à l’époque Edo, il est formellement interdit de dégainer son sabre dans le palais. La punition infligée aux contrevenants est la mise à mort par éventrement traditionnel, le seppuku.

Asano, bien que jeune et intrépide, se soumet à l’ordre. A sa mort, ses fidèles samouraïs se retrouvent sans maître : ils deviennent des rônin (浪人) ou “homme sur les vagues”.1

浪 ろう (rou) = la vague

人 にん (nin) = la personne

Les rônins sont donc des samouraïs sans attache, dérivant sans but, des vagabonds, l’ombre d’un samouraï. N’ayant ainsi plus rien à perdre, ces 47 rônins sans raison d’être (protéger leur seigneur) n’ont plus qu’une obsession : venger la mort injuste de leur maître.

C’est une expédition difficile. Ça va leur prendre une année entière car ils doivent d’abord simuler l’indifférence face à la mort de leur chef, trouver un plan, mettre toutes les chances de leur côté, tout en endurant les moqueries de tous.

C’est surtout l’occasion de présenter et de venter les prouesses de chacun de ces guerriers aux talents spécifiques grâce à une succession d’épisodes plus ou moins rocambolesques. Nous y reviendrons dans l’article consacré à la représentation de ces rônins.

Ogata Gekko, Chûshingura : Muramatsu Kihei Hidenao, estampe, entre 1895 et 1903

Ils finiront donc par prendre d’assaut le pavillon de Kira par une froide nuit de décembre. Par souci de justice, les rônins offrent à Kira la possibilité de s’éventrer comme un brave, mais celui-ci est lâche jusqu’au bout et se dérobe, forçant les rônins à l’exécuter.

Le shogun n’intervient pas directement, car d’autres daimyô interviennent en leur faveur : ils ont réparé une injustice et ont même laissé à Kira une porte de sortie honorable qu’il a été incapable de saisir.

Les rônins seront tout de même condamnés au seppuku pour avoir porté la main sur un représentant du pouvoir (l’avoir tué et avoir incendié son palais).

Le seppuku est une mort honorable pour un samouraïs. La mort la plus honorable bien sur est celle rencontrée sur le champ de bataille, protégeant son clan et son seigneur, mais à défaut, la mort par rituel seppuku reste un privilège.

Les 47 rônins se rendent donc au temple Sengakuji2, là où repose leur maître. Il lui présente la tête de l’ennemi vaincu puis, après avoir reçu l’ordre de condamnation officielle, s’éventrent.

46 seulement s’éventre, car un des rônins a été désigné pour leur survivre et effectuer les rites funéraires appropriés et raconter leur histoire.

“Ils sont morts, mais leur mémoire ne périra jamais, car tous les cœurs, même les plus vils, ont admiration et respect pour les nobles sentiments qui, seuls, élèvent l’homme au-dessus de la bête.”3

Dans le prochain article, tu découvrira comment cette légende reste vivace et honorée notamment via le temple Sengakuji.

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Notes

  1. SOULIE DE MORANT George, Les 47 rônins, le trésor des loyaux samouraïs, Budo éditions, 2006, p. 26.
  2. Le Sengaku-ji se trouve à Tokyo : 〒108-0074 2-11-1 Takanawa, Minato-ku, Tokyo. Site web officiel (en).
  3. SOULIE DE MORANT George, Les 47 rônins, le trésor des loyaux samouraïs, Budo éditions, 2006, p. 171.

Couverture: Utagawa Hiroshige, Chūshingura (忠臣蔵), Acte XI , épisode 5, Le repli sur le pont Ryōgoku, (Youchi yon, Ryōgoku hikitori), estampe ukiyoe, 1836.

Une question d’honneur, le Chūshingura ou la légende des 47 rônins (1/5): un idéal guerrier.

Est-ce que tu as une âme guerrière ?

Si à Genève on fête l’Escalade1 le 12 décembre, les Tokyoïtes, eux, célèbrent la loyauté de ses fameux 47 rônins le 14 décembre.2

Le Chūshingura (忠臣蔵) ou la légende des 47 rônins est l’un des épisodes historiques favoris des Japonais. Elle a été reprise et adaptée d’innombrables fois au fil des ans, des pièces traditionnelles japonaises de kabuki aux films hollywoodiens, car même en Occident, cette légende est célèbre.

Aux sources de la légende: le bushidô

Pourquoi est-ce que cette histoire de guerriers déchus marque autant les esprits?

Tout simplement parce que cette histoire, devenue légende, met en avant les valeurs guerrières japonaises dans leur absolue essence et ainsi fait écho à un certain idéal martial.

Le bushidô (武士道, litt. “la voie des guerriers”) est un ensemble de codes de conduite, de principes moraux et de valeurs transmis de génération en génération de manière orale.3 Les principes du bushidô trouvent leurs racines dans les différents courants de pensée qui ont marqué le Japon au fil des siècles: bouddhisme, shintoïsme et confucianisme.

Si le premier enseigne “la soumission tranquille à l’inévitable”, une attitude stoïque face au danger et un certain dédain de la vie4 , le second prône la loyauté envers le souverain, la piété filiale et un certain patriotisme créant ce lien inébranlable entre la nation, les ancêtres et l’empereur5, unifiant tous les hommes à un même idéal. Le confucianisme quant à lui fournit au bushidô ses principes éthiques régissant les rapports entre les guerriers et le reste du monde.6

Si le caractère rude du guerrier et l’importance associée à son rang et son honneur pourraient le rendre susceptible et arrogant, les concepts puisés dans les différents courants de pensée évoqués plus haut permettent de pondérer le caractère du guerrier qui cherchera toujours l’harmonie dans ses actions et dans ses attitudes.7

Les principales qualités recherchées chez un guerrier sont :

  • la justice
  • la loyauté
  • le courage
  • la maîtrise de soi
  • la compassion
  • la piété filiale
  • la politesse
  • la sincérité
  • l’honneur

Plus concrètement, la classe sociale des bushi (武士) s’est définie en fonction du contexte historico social du 12e siècle jusqu’à 1603, début de l’ère Edo, période durant laquelle le pays est déchiré par des guerres civiles successives.

La guerre est le processus naturel de sélection chez les guerriers: les plus forts, les plus valeurs, les plus combattants vivent et ainsi deviennent dignes des honneurs, des privilèges et des hautes responsabilités. A noter que jusqu’au 12e siècle ces privilèges et hautes responsabilités étaient réservés aux hommes de cour. En effet, la première institution féodale est créée au 12e siècle avec l’instauration du premier shogun, Minamoto no Yoritomo. Le shogun est le général détenteur du pouvoir effectif (militaire) par opposition à l’empereur qui conserve le pouvoir religieux.

C’est dans ce contexte que le bushidô comme énonciation des règles de conduite et d’un code moral commun a joué un rôle fondamental.

Il est peut-être intéressant de rappeler que l’idéal absolu du bushi est la paix. Il ne dégainera son sabre qu’en dernier recours, que s’il a épuisé toutes ses ressources de diplomatie, de courtoisie et de bienséance.8

Revenons à nos rônins

Dans le cas du Chûshingura, même s’il s’agit au départ de faits historiques avérés, la légende à très tôt pris le dessus en personnifiant ces valeurs, celles du bushidô, à travers chaque personnage. Idéalisés ou caricaturés, les protagonistes donnent à vivre un idéal guerrier qui résonne dans le cœur des Japonais (et des amoureux du Japon).

Dans cette série d’articles consacrés au Chûshingura, je t’invite à découvrir avec moi les trames de cet événement tragique, mais aussi la richesse iconographique liée à la légende des 47 rônins et ce qu’il reste aujourd’hui, notamment grâce au temple Sengakuji (泉岳寺) à Tokyo. C’est parti!

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Notes

  1. L’Escalade fait référence à l’assaut infructueux du Duc de Savoie Charles-Emanuel 1er (catholique) contre la république protestante de Genève la nuit du 11 au 12 décembre 1602.
  2. Si la date retenue officiellement pour les célébrations est celle du 14e jour du 12e mois de l’an 15 de Gennroku (14 décembre 1702), à l’origine, selon le calendrier lunaire, le dénouement final a eu lieu le 30 janvier 1703. (SOULIE DE MORANT George, Les 47 rônins, le trésor des loyaux samouraïs, Budo éditions, 2006, avis au lecteur.)
  3. NITOBE Inazô, Le bushidô, L’âme du Japon, Budo éditions, p.18.
  4. Ibid, p.23.
  5. Ibid, p.24-25.
  6. Ibid, p.26.
  7. Ibid, p.24.
  8. YAMAMOTO Tsunetomo, Hagakure, Ecrits sur la Voie du samouraï, traduit par NICKELS-GROLIER Josette, Budo éditions, 2005, p.116.

Couverture: Utagawa Hiroshige, Chūshingura (忠臣蔵), Acte XI , épisode 2, Entrée par effraction dans le palais de Kira (Youchi ni, rannyū), estampe ukiyoe, 1836.