Le lapin au Japon, entre zodiaque et folklore

As-tu déjà remarqué à quel point le lapin est populaire dans l’art et la culture japonaise ?

Tu seras peut-être surpris d’apprendre que cette créature à fourrure a une place un peu spéciale dans le zodiaque. Le lapin est le 4e des 12 animaux qui composent le zodiaque japonais, et on dit qu’il est un symbole de bonne chance malgré l’ambivalence de son signe.

Dans cet article, nous allons examiner de plus près le lapin dans le zodiaque japonais et sa place dans le folklore populaire.

Le lapin dans les signes du zodiaque japonais

Le lapin est associé aux signes du zodiaque en tant que symbole de fertilité et de nouveaux départs. Cet animal qui a toujours été associé à la lune, notamment car c’est un animal qui dort le jour et vit la nuit. Il se fond également dans son environnement grâce à son pelage et peut ainsi apparaitre et disparaitre, comme la lune dernière les nuages. Le lapin est surtout associé au symbolisme du renouvellement perpétuel de la vie, du cycle des saisons où la lune joue un rôle important.1 Ainsi la vie et la mort, l’ombre et la lumière, l’abondance et le malheur sont des ambivalences indissociables de la figure du lapin.

Le côté positif du lapin est lié au fait que ce sont des animaux exceptionnellement fertiles en raison de leur taux de reproduction élevé. De la même manière, le lapin représente aussi l’abondance car il a besoin de beaucoup de ressources pour se reproduire. Enfin, ses longues oreilles ont également été utilisées symboliquement pour représenter la chance.

Malgré ces nombreux points positif, le lapin reste un animal lunaire et on ne saurait donc oublier son côté plus sombre. S’il apporte la bonne fortune, il peut aussi apporter la désolation. Ainsi le lapin, figure populaire et agraire, est passé maître dans les domaines de la paresse et de la boisson, deux habitudes connues menant à la faillite des commerces et instaurant le malheur dans les familles. Si sa fertilité peut mener à l’abondance, son pendant reste le gaspillage, la luxure et à la démesure.2

Pour revenir au signe de l’année du lapin, on retrouve cette ambivalence. L’année du lapin peut être très positive ou plutôt mauvais3 selon l’humeur de ton lapin. Placé entre l’année du tigre et celle du dragon, deux signes “féroces”, l’année du lapin fait office de balance, offrant un moment de répit entre deux signes aux forces supérieures et potentiellement chaotiques.

1. CHEVALIER Jean, GHEERBRANT Alain, Dictionnaire des symboles, éd. Robert Laffont et éd. Jupiter, Paris, 1982, p.571.

2. Ibid, p.573.

3. Idem.

Le lapin dans le folklore japonais: poétique et malicieux

Le lapin occupe une place particulière dans le folklore japonais, popularisée grâce à la célèbre légende du Lapin dans la lune :

Le légende dit qu’un dieu un jour décida de se rendre sur terre et de prendre l’apparence d’un homme affamé afin de se rendre compte de la capacité des animaux à se procurer de la nourriture. A sa vue, tous les animaux de la forêt lui apportèrent à manger: le singe alla chercher des fruits dans les arbres, l’ours alla pêcher du poisson, les oiseaux lui apportèrent vers et insectes. Seul le lapin était déconcerté. Il avait beau chercher, il ne voyait pas ce qu’il pourrait offrir à l’homme affamé. Alors, il fit un feu et se jeta dedans afin d’offrir sa chair elle-même en nourriture à l’homme. Le dieu tout ému décida de lui sauver la vie et pour le remercier, l’envoya vivre dans la Lune. C’est pour ça que depuis, il y a un lapin dans la lune.

Cette légende est souvent racontée au moment du solstice d’automne et de la fête Tsukimi 月見 (litt. “aller voir la lune”) lorsque l’on fabrique des mochi rond et blanc symbolisant la lune que l’on dégustera pendant les moments de contemplation dans la nuit automnale.

On retrouve le côté malicieux et du lapin notamment dans les contes folkloriques où il est connu pour jouer des tours aux humains et aux animaux, à l’instar du renard et du blaireau. Malgré les apparences ces personnages filous sont aussi généralement considérés comme des créatures de sagesse, comme des dieux déguisés. Si le côté espiègle du lapin est souvent mis en avant, il ne faut jamais sous-estimer son intelligence ! Aussi malicieux que le lapin puisse être, on lui attribue toujours le mérite de préserver l’équilibre entre les humains, la nature et notre environnement.

Le fait qu’il soit si rusé donne lieu à des histoires vraiment intéressantes dans la culture japonaise, souvent axées sur sa capacité à se montrer plus malin que tout le monde, y compris les dieux ou d’autres éléments surnaturels, ce qui lui donne une aura vraiment spéciale dans le folklore japonais.

Pour exemple je t’invite à découvrir le conte “Pourquoi le lapin n’a pas de queue” que tu trouveras dans le fascinant ouvrage de Maurice COYAUD, Aux origines du monde, contes et légendes du Japon, éd. Flies France, Paris, 2001, p. 61-70.

……

Le mois prochain je te parlerai du Chōjū-giga (鳥獣戯画, lit. « Caricatures d’animaux »), rouleau peint du XIIe où la figure du lapin est particulièrement présente.

Ma prochaine boutique en ligne consacrée à la papeterie fera également la part belle aux petits lapins. Rendez-vous sur la boutique en ligne du 06 au au 12 février 2023 pour découvrir mes nouvelles créations.

Il ne me reste plus qu’à ta souhaiter une merveilleuse année du lapin !

じゃね!A bientôt!

Mon année poétique 2022

C’est l’heure du bilan… poétique!

En cette période festive je t’offre un ebook pour prendre le temps de revenir sur ton écriture et tes mots 2022.

  • Quelles ont été tes inspirations?
  • Quels sont les kigo qui t’ont émerveillé?
  • Quels sont tes défis pour 2023 dans le domaine du haiku?

Bref, voici mes réponses.

Peut-être qu’elles vont t’inspirer? N’hésite pas à me partager tes réponses par mail ou en commentaire.

Tu peux aussi utiliser les templates de story insta pour partager tes favoris 2022… n’oublie pas de me taguer @lejaponavecandrea.

Mes 6 haiku préférés écrits en 2022

Mes kigo préférés

Mes inspirations en 2022

Pour moi 2022 c’est…

Mes défis haiku en 2023

Rendez-vous en janvier pour de nouvelles aventures poétiques!

…..

Si tu souhaites recevoir le ebook cadeau, inscris-toi à la newsletter bimensuelle “Haiku & littérature japonaise. Le lien pour accéder au cadeau est dans la 2e newsletter de décembre (sortie le 24 décembre 2022).

Le livre du mois – décembre 2022

Première neige sur le mont Fuji

KAWABATA Yasunari

S’il avait passé ainsi une première nuit avec une inconnue, la matinée aurait été désagréable. Il n’aurait pu ressentir cette affection qui le liait à Utako.

Pourtant, il ne pouvait lui en parler.

-Quand on s’est séparé, il y a longtemps, j’ai désespéré en pensant que la rupture était définitive, mais il est resté entre nous quelques chose d’important. D’important, et qu’il nous faut conserver précieusement.

– Tu parles comme une énigme.

-A résoudre?… ou pas?…, fit Utako en hochant la tête, comme s’interrogeant elle-même,

-Un couple autrefois séparé qui se retrouve: c’est une grande chance que cela ne se termine pas en déferlement de haine, tu ne crois pas?

-Tu as raison.

C’est par un bus qui partait peu après quatorze heures qu’ils descendirent vers Odawara. Et c’est depuis la fenêtre du train qui les reconduisait à Tokyo, en sens inverse de la veille, qu’ils contemplèrent la Fuji sous sa première neige.*

Une douces série de nouvelles mettant à l’honneur les relations humaines et l’introspection sur sa propre vie. En couple, en famille ou encore au seuil de la mort, chaque personnage revisite des tranches de passé parfois douloureux, mettant en avant l’ambivalence de la Vie : rien n’est tout blanc ou tout noir.

Nos choix se répercutent à travers le temps pour donner saveurs et couleurs à chaque épisode qui vient former l’ensemble d’une vie. A nous de définir la couleur de notre avenir!

Au plaisir de lire tes commentaires!

………….

* KAWABATA Yasunari, “Première neige sur le mont Fuji,”, éd. Albin Michel, collection Le livre de Poche, Paris, 1994, p.42.

Haiku : ma sélection de livres

Voici une petite vidéo décontractée en cette fin d’année pour te partager mes go to dès qu’il s’agit de livres autour du haiku.

Si tu me suis depuis un moment, certains ouvrages ne te surprendront pas… pour les autres c’est cadeau!

Je précise que dans le domaine des livres sur le thème du haiku il y en a pour tous les goûts et ici je te partage mes coups de cœur ainsi que les atouts et les inconvénients de chaque édition à mon sens.

Personnellement, je suis assez critique car j’écris des haiku, donc au-delà du plaisir de la lecture ce sont aussi des outils de travail. Dans la même idée, j’aime la langue japonaise (que je parle) donc pouvoir lire les haiku grâce à une transcription sans avoir besoin de chercher les kanji non simplifiés ou calligraphiés est un plus…

Bref, selon tes goûts et tes besoins, tu sauras trouver les ouvrages qui résonnent en toi… ou pas.

Si tu as déjà une bibliothèque personnelle full de livre sur le haiku, n’hésite pas à partager en commentaire ta liste de favoris. Et si tu est novice, vas te perdre dans les rayons de la bibliothèque côté littérature japonaise ou poésie ou encore dans ta librairie préférée et fais ta propre sélection!

J’ai hâte de découvrir tes goûts en matière d’édition poétique \\ (^ – ^) //

Bibliographie complète (par ordre d’apparition) :

  • CHENG Win fun & COLLET Hervé (trad. du japonais par), On se les gèle! haikus d’hiver, éditions Moundarren, 1990.
  • CHENG Win fun & COLLET Hervé (trad. du japonais par), Ah! le printemps, le printemps ah!, ah! le printemps, haikus de printemps, éditions Moundarren, 1991.
  • KERVERN Alain, Grand Almanach Poésie Japonais, éditions Folle Avoine, 1992. 5 volumes:
    • Livre I, Matin de neige, le Nouvel An
    • Livre II, Le réveil de la loutre, le printemps
    • Livre III, La tisserande et le bouvier, l’été
    • Livre IV, A l’ouest blanchit la lune, l’automne
    • Livre V, Le vent du nord, l’hiver
  • CHIPOT Dominique, KEMMOKU Makoto (trad. et prés. par), L’intégrale des haïkus: Bashô, seigneur ermite, éd. Points, 2014.
  • CHIPOT Dominique, KEMMOKU Makoto (trad. et prés. par), Anthologie, du rouge aux lèvres, Haijin japonaises, éd. La Table ronde, 2008.
  • MABESOONE Seegan (choisis, présentés et traduits par), IKEDA Mitsuru (haiga), Kobayashi Issa, Haïkus satiriques, éditions Pippa, 2015.
  • TREVISAN Elisabetta (sélection des textes et choix iconographique), Haiku: Les paysages de Hokusai, éditions du Seuil, 2017.
  • TREVISAN Elisabetta (sélection des textes et choix iconographique), Haiku: Pensées de femmes, éditions du Seuil, 2018.

Si tu aimes les haiku et que tu veux apprendre à en écrire, inscris-toi à ma newsletter bimensuelle dédiée au haiku et à la littérature japonaise.

Quiz Haiku #1

Pour s’amuser un peu est varier mes publications instagram sur le thème du haiku, je t’ai proposé un petit quiz.

Voici un de mes haiku, à toi de choisir qu’elle 3e ligne est la plus appropriée?
….
sous la bouillotte
je compte mes cheveux blancs


A. et le temps file…
B. dans un bâillement
C. poussière de vie

….

Quelle réponse as-tu choisie ?

Voici mon retour en vidéo (7 minutes).

Bisous

Le Livre du mois – novembre 2022

Interminablement la pluie

KAFU Nagai

Lors, plus que le vent et plus que la lune, et plus que le chant des insectes, il n’est sans doute pour celui qui vit seul rien d’aussi douloureux que la pluie. […]

“Ainsi, quand la pluie frappe les fenêtres. coule le long de l’auvent, dégoutte sur les arbres et lave les bambous, son écho l’emporte, pour émouvoir le cœur des hommes, sur le vent qui crie dans les arbres et sur l’onde qui suffoque dans les précipices. La voix du vent est voix de courroux, la voix de l’onde est de sanglots. Mais la voix de la pluie ne se courrouce ni se lamente; simplement elle se raconte et elle se confie. Depuis mille générations, le cœur humain reste le même, et qui donc, par une nuit solitaire, en écoutant de son oreiller le son de cette voix, ne se sentirait envahir par la mélancolie? […]” *

Un des premiers auteurs japonais que j’ai lu et qui a radicalement influencé mon amour pour le Japon. Un retour sur ce Japon d’Edo à travers le regard d’un passant nostalgique qui peine à accepter le nouvel air de la Restauration de Meiji et qui préfère discuter poésie et solitude.

Viens flâner dans les ruelles avec Kafû et respirer l’air d’un temps révolu, qui n’existe plus que dans les livres…

Au plaisir de lire tes commentaires!

………….

* KAFÛ Nagai, “Interminablement la pluie,”, éd. Picquier, Paris, 1994, p.52-53.

Mes 5 outils indispensables pour écrire des haiku n’importe où

Aujourd’hui je t’emmène avec moi sur les chemin de l’écriture poétique.

Dans ton sac tu auras besoin d’une gourde, de couleurs, d’une dose de bonne humeur, mais aussi ces 5 outils indispensables pour faire de cette expérience un moment exceptionnel.

Outil #1 : la nature

Il te suffit d’ouvrir les yeux pour observer la nature sous tous ses angles avec tous tes sens. La nature est une source d’inspiration poétique infinie à qui sait la regarder, spécialement quand on aborde l’écriture de haiku.

Unis ton cœur à ses battement s d’ailes et l’écriture ne sera que plus aisée.

Image (C) AVillat 2022. Novembre au bord du Léman.

Outil #2 : la lecture

Un ou deux livres de référence. Moi j’adore les recueils des éditions Moundarren qui répertorient les haiku des quatre saisons, mais qui présentent aussi différents auteurs avec la version originale des poèmes et leur traduction française.

J’aime aussi les anthologies proposées par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku (éd. La Table ronde) ou encore le “Grand Almanach Poétique Japonais” (5 volumes) d’Alain Kervern aux éditions Folle Avoine. Une merveille.

Bref, accompagne-toi d’auteurs plus ou moins connus qui t’aideront à trouver l’inspiration si besoin.

Assis sur une pierre à lire tes haiku préférés à haute voix dans le silence de la forêt est aussi une expérience à tenter…

Image (C) AVillat 2022.

Outil #3 : un carnet dédié

Un joli carnet dédié à ton écriture de haiku. Rien de pire que de chercher un petit poème perdu entre deux prises de notes ou au dos de la liste de course… Choisi un joli carnet plus ou moins épais selon ta pratique.

Jusqu’à récemment j’utilisais différents carnets au fil de trouvailles inattendues, mais maintenant j’ai créé un format de carnet A5 ou A6 au design spécialement pensé pour l’écriture de haiku. C’est génial et tellement pratique : une page dédiée à la prise de note et une page dédiée au haiku final avec de la place pour un dessin, une fleur séchée ou autre trésor déniché au fil de ce temps pour toi.

Image (C) AVillat 2022

Outil #4 : un répertoire de mots de saison

Le site saijiki en français proposé par Seegan MABESOONE qui regroupe de nombreux kigo classés selon les saison. Ce site te permet de découvrir de jolis mots de saison (couleurs de montagne, la montagne rit, les eaux limpides, etc.) et de t’inspirer quand tu es en panne.

C’est un très bon moyen de commencer quand on ne se sent pas tout à fait dans le coup. Choisis un kigo qui te parle et écris.

Image by Susann Mielke from Pixabay (libre de droits).

Outil #5 : un dictionnaire

N’oublie pas de prendre ton dictionnaire ! Papier ou numérique, les dictionnaires de synonymes ou de scrabble te permettront de trouver le mot juste tout en préservant le nombre de syllabes.

Image (C) AVillat 2022.

Et toi, quels sont tes outils incontournables ?

N’hésite pas à partager en commentaires

Murmures de dragon sous le mont Fuji

Avec cet article je renoue avec ma passion première, celle de l’art japonais.

Quoi de mieux que de se faire plaisir avec un artiste comme Hokusai…

… et une figure aussi belle qu’incontournable qu’est celle du mont Fuji ?

Donc aujourd’hui je te présente une œuvre qui figure dans mon palmarès ultime, le ehon* “Cent vues du mont Fuji” (3 volumes) de Katsushika Hokusai (1760-1849) publié entre 1834 et 1835 pour les deux premiers volumes et les années 1840 pour le troisième.

Outre la force et la virtuosité que l’on connaît des estampes de Hokusai, ce qu’on trouve dans ses ehon c’est aussi un humour et une audace extraordinaire.

Pour voir ça en détail, je te propose de découvrir une des planches du volume 2 intitulée “Tôryû no fuji”.

* voir en bas de page pour le glossaire des termes japonais.

http://www.degener.com/1606-35a.htm

Quelques jeux de mots

Tout d’abord, parlons humour.

Dans chaque estampe, on trouve toujours un cartouche mentionnant le nom de la série à laquelle appartient l’image, mais aussi le nom de la scène. On trouve ensuite différents sceaux permettant d’identifier les différents artistes ayant travaillé sur l’image (graveur, imprimeur, éditeur, etc.).

Dans les ehon, c’est bien sûr différent. On trouve sur l’image en elle-même uniquement le titre de la planche (on trouvera parfois sur la tranche le titre de l’ouvrage). Ici les cartouches sont minimalistes.

Le titre de cette planche : “Tôryû no fuji” (登龍の不二) (oui, ça se lit de haut en bas et de droite à gauche).

Et là, magie du japonais, plusieurs images nous sautent aux yeux!

Le mont Fuji en japonais s’écrit normalement avec les kanji suivants : 富士山 (fujisan), littéralement la montagne (山) de la richesse (富) et de l’abondance (士).

Alors pourquoi Hokusai a-t-il utilisé d’autres kanji ?

Tout simplement pour créer la surprise et donner plus de profondeur à son œuvre.

不二 (fuji) se prononce de la même manière que 富士 (fuji).

Par contre, si l’un signifie la “montagne de la richesse et de l’abondance”, l’autre signifie “dont il n’y en a pas deux” ou ” sans égal”.

Hokusai joue donc sur les mots sans rien enlever à l’aura sacrée de la montagne la plus haute du Japon (3776 m), symbole national par excellence et source intarissable d’inspiration artistique.

Mais ce n’est pas fini avec les jeux de mots…

Parce que Hokusai est très fort à ce jeu, mais aussi parce que les amateurs d’images sont friands de ce genre de raffinements.

On se rappelle aussi que l’objectif de ces ehon est d’être vendus… Si une série d’estampes de haute qualité pourra se vendre très cher à des amateurs fortunés, les ehon sont destinés à un plus large public. De la même manière, si une estampe peut se vendre à l’unité, le ehon se vend en plusieurs volumes. Or, si l’éditeur veut que l’acheteur revienne pour le volume 2, il faut lui donner de quoi assouvir sa soif de jeux, de surprises et de nouveautés.

C’est là que l’imagination et l’audace graphique de Hokusai entrent en scène.

Revenons au titre de cette planche : “Tôryû no fuji” (登龍の不二) et plus particulièrement cette fois sur 登龍 (tôryû).

Pour un Japonais, le lien se fait tout de suite avec l’expression “登龍門” (tôryûmon) qui signifie “les portes du succès” ou “ouvrir la voie au succès”.

En revanche, si on prend les kanji séparément, on a 登 “grimper” et 龍 “dragon”, ce qui nous donne littéralement “dragon grimpant”. Un lien subtil est ainsi fait avec les deux éléments prédominants de cette planche : le dragon et le mont Fuji.

Il s’agit donc de nouveau d’un jeu de mots délicat mêlant bon augure jeu visuel. Cette mise en abyme du thème à plusieurs niveaux est un des aspects sophistiqués recherché par les amateurs d’estampes de l’époque Edo.

Et toi, quel titre tu préfères alors ?

Fuji au dragon grimpant ou Fuji de la voie du succès ?

Prouesse graphique en toute simplicité

Si ses grandes estampes nishiki-e telles que la célèbre série “Trente-six vues du mont Fuji”, outre leur beauté, sont parfois un peu figées, les illustrations de livre de Hokusai sont toujours pleines de vigueur. A tel point qu’on doit être capable de pouvoir fermer le livre si on se sent submergé d’émotions !

La beauté graphique et la vigueur des lignes sont ce qui fait la force des illustrations de livre de Hokusai.

Si les estampes luxueuses sont recherchées pour la variété subtile des couleurs (dont le fameux bleu de Prusse qui, suivant un effet de mode, est particulièrement mis à l’honneur dans les”Trente-six vues du mont Fuji” ) et les effets techniques (gaufrage, etc.), les ehon sont de simple feuilles de papier de riz imprimées en noir et blanc.

La magie opère donc ailleurs.

Entre les formes et les lignes.

Le mont Fuji, figure par excellence de la grandeur et de la beauté du Japon, prend à lui seul toute la première page (oui, un ehon se lit de droite à gauche!). Ses lignes épurées touchent le ciel, libre de toute nuisance.

Vient ensuite le dragon et sa force intrinsèque. Il amène la foudre et les nuages, eux aussi stylisés en de belles volutes régulières.

Les contrastes sont saisissants :

  • la sobriété du Fuji contre les détails du dragon
  • le lointain clair contre le proche foncé (il s’agit d’un code graphique)
  • la diagonale forte provoquée par l’écart entre nos deux motifs (Fuji en haut à droite et dragon en bas à gauche).

Un mot encore sur la technique d’impression.

Il est intéressant de rappeler ici que si Hokusai est l’auteur de ces images, il n’en est pas l’exécuteur.

Je m’explique.

Hokusai fournit le dessin en lui-même, que lui a commandé l’éditeur. C’est ensuite l’éditeur qui choisit un graveur puis un imprimeur qui vont à tour de rôle prêter leur talent pour faire de ces images les chefs-d’œuvre que l’on connaît aujourd’hui.

Je le mentionne ici pour souligner l’importance de chaque aspect de la création d’une estampe, notamment celui de l’impression, car c’est elle qui va rendre l’estampe unique.

Si la planche est gravée une fois, elle doit être re-encrée avant chaque passage d’impression. On peut donc trouver différentes versions d’une même œuvre dû au choix de l’imprimeur.

C’est surtout valable pour les nishiki-e, mais on retrouve aussi cet aspect ici par exemple avec le dégradé en bas de l’image ou le détail dans les volutes.

Chaque passage est l’occasion d’infimes variations.

Pour aller plus loin

  • J’en profite aussi pour te dire qu’une conférence dédiée au motif du mont Fuji vu par Hokusai sera disponible dans un Set Box de Noël mis en vente dans ma boutique éphémère du 28 novembre au 04 décembre prochain (lien valable dès 17h le 28 novembre). Idéal à glisser sous le sapin des passionnés du Japon!

Vocabulaire

ehon : littéralement “livre d’images“. En opposition aux yomihon de l’époque Edo où le texte était prédominant. Dans les ehon on trouve généralement une succession d’images avec parfois une page de texte en début et en fin de volume uniquement. Ces ehon servaient entre autres de manuels didactiques pour les amateurs d’art.

kanji : idéogrammes chinois utilisés dans la langue japonaise.

nishiki-e : “estampes de brocard”. Ce terme est utilisé pour les séries d’estampes luxueuses de très haute qualité destinées à de riches amateurs. Contrairement aux impressions de livres ou autres estampes de moins bonne qualité, ces images présentaient une variété de couleurs et de nuances significatives ainsi qu’un raffinement dans les détails comme la technique de gaufrage (karazuri) ou l’utilisation de mica (à base de silice) pour donner un effet brillant. En général, les estampes que l’on trouve dans les musées occidentaux sont des nishiki-e.

Tout savoir sur les mots de césure

Le mot de césure ou kireji (son rôle et son utilisation) reste un point particulièrement ardu de l’écriture de haiku. Simplement parce qu’on le résume souvent à “une pause” ou “une respiration”. Le mot de césure est tellement plus que ça.

Quelques fausses croyances…

La césure n’est pas une pause.

La césure n’est pas une respiration.

La césure n’est pas “un truc” qu’on peut ignorer (parce qu’on sait pas à quoi ça sert…).

… et nouvelles conceptions

La césure est un MOT de césure.  Ça donne déjà du corps à la chose. C’est un mot, il a un rôle, une place dans la phrase et peut être agencé selon les besoins.

Le mot de césure donne une nuance émotionnelle (forte) au poème.

Le mot de césure donne de la profondeur au poème.

Concrètement ça donne quoi ?

Césure en japonaisÉmotionsÉquivalence en français ?
yasurprise, étonnement, admiration
invite le lecteur à la réflexion
(celle qui se rapproche le plus de la fameuse “pause”)
ainsi, peut-être,
ici on jouera sur les associations de mots inhabituels
kanaemphase, admirationquel/quelle
choisi un adjectif au superlatif ou incitant l’emphase
oh ! ah ! (à utiliser avec parcimonie)
keriprise de conscience face à
une scène passée, nostalgie
enfin, voilà, alors, hélas
kaquestionjouer sur l’inversion sujet/verbe,
questionner le lecteur sur sa perception des choses ou de la scène proposée,
mots interrogatifs

Quelques exemples

ya – étonnement

Souvent en fin de ligne 2, laisse un espace et surprend le lecteur avec une chute en ligne 3.

bourgeon d’automne

la vieille dame attend

son dernier éclat

kana – emphase

pluies diluviennes

la montagne en silence

a pris des couleurs

keri – prise de conscience, nostalgie

sur ma joue enfin

plus de sombres regrets mais

le baiser du vent

ka – question

sais-tu l’entendre ?

la voix du chrysanthème

dans le vieux jardin

# Astuce #

Pour t’aider à sentir ces nuances et la variété des possibles que les mots de césure peuvent amener dans tes haiku, trouve une édition bilingue des poèmes de ton auteur japonais préféré et analyse les poèmes. En japonais, quel mot de césure est utilisé? Comment est-ce que le traducteur a choisi de le transcrire? etc. Plus tu te poses de questions et plus tu vas commencer à faire des choix conscients dans ton écriture de haiku.

Des questions ? Rejoins-moi sur les réseaux sociaux pour parler Japon et poésie.

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Le livre du mois – octobre 2022

Nagori, la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter

SEKIGUCHI Ryoko

“Dans nagori, attachement, nostalgie et temporalités se mêlent.

Nagori évoque à la fois une nostalgie de notre part, pour une chose qui nous quitte ou que nous quittons, et la notion de quelque chose qui décale légèrement la saison, comme si cette chose même (par exemple des fleurs, la neige) ne quittait qu’à regret ce monde, et la saison qui est la sienne. C’est à la fois la chose et la personne qui la contemple qui sont dans le regret du départ.

L’étymologie du mot se rapporte à nami-nokori, “reste des vagues”, qui désigne l’empreinte laissée par les vagues après qu’elles se sont retirées de la plage. Cela comprend à la fois la trace des vagues, ces sillons immatériels dessinés par les vagues sur le sable, et les algues, coquillages, morceaux de bois et galets abandonnés sur leur passage. Il n’y a ni raison ni logique à cette accumulation en dépôt, mais une fois qu’elle est là, elle s’y établit pour un temps, éphémère.” *

….

Ce livre est court et efficace, à la japonaise!

L’auteure aborde des thèmes variés comme les 72 saisons, le haiku, la cuisine japonaise ou encore les marchés en Occident pour nous faire réfléchir à notre propre ressenti face aux passages des saisons. Et en japonais tu as un mot dédié pour décrire le “reste des vagues” et ça c’est juste poétiquement génial !

Qu’est-ce que tu en dit?

Est-ce qu’il y a aussi un mot en français mais que je ne connais pas? parce qu’en Suisse on a beau chercher, mais la mer, y a pas… du coup j’ai peut-être simplement pas le bon vocabulaire.

.

Au plaisir de lire tes commentaires!

…….

* SEKIGUCHI Ryoko, Nagori, la nostalgie de la saison qui vient de nous quit, P.O.L éditeur, 2018, p.31-32.